05.10.2005

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21.09.2005

World Fiction (avril 1999)

World Fiction (Gulliver No 3, Librio)
Librio, 96 pages, 10 francs
Avril 1999

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Un monde très noir (1991)

Gulliver n° 9
« UN MONDE TRES NOIR»
Revue trimestrielle,  1991
pages, 85 francs



QUATRIEME DE COUVERTURE
à venir



EDITORIAL


Un monde très noir

Pourquoi un film comme Luna Park de Pavel Lounguine nous paraît-il tout à coup aussi nécessaire — dans le même temps qu'un film maîtrisé, fin, élégant comme le Cœur en hiver de Claude Sautet nous laisse, disons, quelque peu sur notre faim ? C'est que le premier nous plonge dans le cratère du monde, quand l'autre paraît vouloir s'en abstraire à toute force, comme si le « Qualité France » qu'on le voudrait voir incarner supposait l'exténuation préalable des tumultes du dehors. Entendons-nous : le film de Sautet n'est sans doute pas sans mérites, et en d'autres temps, plus douillets, nous aurions pu — qui sait ? — nous aussi le goûter. Disons, pour aller vite, que c'est l'époque, la perception de plus en plus aigue d'un manque, la sensation d'un écart devenu au fil du temps insupportable, qui font qu'à la limite nous ne le voyons plus, aujourd'hui. Parce que le monde a changé, et nous-mêmes avec lui.
Parce que le monde explose. Avec son cortège d'horreurs, de bassesses, de folies, mais dans l'effervescence aussi d'une re-création, le bouillonnement de nouveaux rythmes, de paroles inouïes, et le réveil, dirait Lounguine, des forces mythologiques qui traversaient les tragédies antiques. Tous repères envolés, et les idéologies mortes, si confortables, qui nous rendaient le monde lisse, sans mystères, tellement explicable. De là, probablement, qu'il ne nous a jamais paru aussi radicalement étranger, malgré le déluge d'images télévisées supposées nous « informer » — mais comment ignorer plus longtemps que le journalisme a perdu tout regard sur les choses ? Tant de bonnes âmes, si critiques à l'endroit des « écrivains-voyageurs », nous le disaient devenu partout semblable, le monde, réduit à la dimension d'un village planétaire, dans l'universel clignotement des néons de Coca-Cola ou de Disneyland — et à quoi bon, dès lors, y aller voir ? A croire que l'espace arpenté par nos « travel-writers », dans une quête dérisoire d'exotisme, n'était plus qu'un décor de mer bleue, de palmiers et de cocotiers, un dépliant pour club de vacances généralisé. Etonnez-vous après cela si les mêmes découvrant, effarés, que des hordes de barbares campent jusqu'à leurs portes, n'osent même plus s'éloigner à dix minutes en RER !
Autrui — c'est à dire nous-mêmes — nous est devenu, sans que nous y prenions garde, de nouveau étranger. Et nous attendons de la littérature, de nouveau, qu'elle nous dise le monde. Comme le fit en son temps le Voyage au bout de la nuit de Céline. Comme le firent Chandler ou Dashiell Hammet. Parce qu'elle n'est jamais aussi vivante, la littérature, que lorsqu'elle s'attache à dire, à inventer, la parole vive du monde. Si Gulliver a défendu le « travel-writing » avec ardeur, mais ce n'était certes pas avec la prétention d'y réduire toute écriture possible, mais comme une des voies pour retrouver cette vérité de la littérature, un peu trop oubliée à force de soumissions aux idéologies, aux sciences humaines, et aux diktats des avant-gardes. Une voie, mais pas la seule.
A preuve, le roman noir.
Rappelez-vous. Quand, lycéens, nous découvrions le jazz. Les chroniques de Ring Lardner. Les romans de Chandler, de Goodis, de Hammett. Cette écriture hyper-tendue, « hard-boiled », où il nous semblait entendre le crépitement encore des machines à écrire. Pour dire toute la violence, les rythmes, l'intensité de la Ville. Cette sensation d'une énergie inépuisable, d'une ouverture immense au poème du monde, d'une écriture enfin libérée des ronds de jambe et préciosités salonnardes — et comme des pans entiers de la « littérature » dont nos professeurs nous bassinaient alors, nous paraissaient, d'un coup, devenus lettres mortes. Eh bien ! Nous y sommes de nouveau.
Olivier Mongin, s'inquiétant récemment dans les colonnes du Monde de la crise manifeste de la fiction française (sans cesse oscillant, selon lui, entre l'autosatisfaction individualiste et la nostalgie de l'Histoire, et soustrayant du même coup « l'imagination à l'histoire présente », dans le temps même que le roman anglo-saxon, et particulièrement la littérature dite d'immigration de langue anglaise, démontrait son extrême vitalité dans l'invention d'histoires « prenant corps au confluant de deux cultures ») voulait y voir, entre autres raisons possibles, la conséquence d'une laïcité outrancière vidant de toute chair le social, incapable de concevoir, entre un universel abstrait et un individu vivant l'illusion d'une émancipation parfaite, l'espace d'un dialogue entre cultures, où accueillir, calmer, apaiser la violence des convictions, permettre ce que Rushdie appelle « l'échange de nos douleurs respectives » 1. Nous y ajouterions volontiers — mais elle en est tout autant un effet qu'une cause — la classe intellectuelle elle même. Car il faudra bien dire un jour comment une nomenklatura arrogante installa son pouvoir sur la littérature, et sur l'édition, par la mise sous tutelle des raconteurs d'histoires, et avec un mépris absolu des lecteurs 2. Il faudra dire ces années de démolition où la chair, les os de la littérature se virent livrés à l'équarissage, où le ton, le style, tout abandon au sens se virent impitoyablement traqués, au nom du Signe-roi. Ces années de résistance, aussi, où des adolescents rebelles, affamés de fiction, partirent à la recherche de la littérature, dénichant dans les bacs, sous les piles d'invendus de nos « avant-gardistes », des œuvres contradictoires, grandes ou mineures, d'où émanaient comme une saveur de monde perdu, et qui avaient pour auteurs Henri Calet, B. Traven, André Dhôtel, Jean Giono, Hemingway, Raymond Guérin, Malcolm Lowry, Raymond Chandler, Jacques Perret, David Goodis, Armand Robin, Georges Simenon, Stevenson, tant d'autres devenus aussitôt d'indispensables compagnons ! Walter Benjamin, dans un texte lumineux, entendait démontrer que la littérature moderne se développait sur l'extermination des « story-tellers » 3 — et comme pour lui donner raison, Georges Simenon dans le superbe entretien avec Raphael Sorin que nous publions un peu plus loin, raconte comment Gide lui demanda un jour comment diable il faisait pour raconter une histoire. En une question, le condensé de la situation..
Le polar, on l'étudiera peut-être un jour, fût, grâce à la Série Noire, l'un des rares espaces de liberté à rester hors de l'emprise des clercs — pensez ! des histoires de flics et de meurtres. Dans le même temps, les gendelettres, de gauche comme de droite, voyaient dans la « B.D. » le signe d'une décadence culturelle. Et frissonnaient de dégoût au seul mot de « science-fiction ». Sans voir que Philip K. Dick, J.G. Ballard, disaient alors le monde en train de naître avec une force, une invention pratiquement sans équivalents dans la littérature « officielle ». Sans voir que ces sous-littératures, comme par hasard, étaient toutes de fiction, et qu'elles étaient même les derniers refuges des raconteurs d'histoires — les hôtels de passe où naquirent bien des écrivains dans les années 60-70...
Travel-writing et roman noir : ils sont nés tous les deux d'un même désir de monde. Qui a lu le Arizona Kiss de Ray Ring ne voyagera probablement plus de la même manière en Arizona. Et ce n'est certainement pas un hasard sur le Monde Diplomatique, pour illustrer une longue enquête sur les récentes émeutes de Los Angeles ne trouvait à citer que des auteurs de romans noirs, Barry Guifford et James Ellroy. Travel Writing et roman noir : voici un numéro de Gulliver pour célébrer leur rencontre en dix-neuf récits inédits. Pour affirmer, s'il en était besoin, que la littérature n'est jamais aussi vivante que lorsqu'elle s'attache ainsi à dire le monde.


1. La France en mal de fiction, Le Monde, 3 juillet 1992.
2. La crise de l'édition n'est-elle pas aussi (ne faudrait-il pas dire : d'abord) la traduction d'un divorce croissant entre cette nomenklatura et ces lecteurs lassés d'être si ouvertement méprisés ? Elle renverrait alors à la crise du politique, évidente expression d'un divorce comparable entre le « peuple » et les élites supposées le représenter. C'est ce que nous entendons, aussi, lorsqu'Olivier Mongin conclut son article par cette réflexion, que « le malaise de la représentation est à la fois politique et esthétique ».
3. Le narrateur, Essais, t. 2, Denoël, 1983.


SOMMAIRE ( à venir)

Les matins du monde (hiver-printemps 1993)

Gulliver n° 10
Revue trimestrielle, hiver-printemps 1993
296 pages, 85 francs

QUATRIEME DE COUVERTURE

La Nature revient. Retour du refoulé ? Possible, à en juger par la vivacité des réactions. On a beaucoup entendu, ces derniers mois, les faiseurs d'opinion. Mais qu'ont à dire là-dessus les écrivains ? D'Amérique nous arrive, vague après vague, l'évidence qu'émerge là-bas un nouveau mouvement d'«écrivains voyageurs ». Mais voyageurs, vraiment, ou bien occupés d'abord à dire le chant du monde - le frisson du Grand Dehors ? Voici donc quelques-uns des plus grands : Peter Matthiessen, Edward Hoagland, Edward Abbey, Jim Harrison, Thomas McGuane, James Crumley, Gretel Ehrlich. Et puis les révélations de ces dernières années, Barry Lopez, Annie Dillard, suivis du petit dernier, qui fait grand bruit ces temps-ci : David G. Campbell. Attention ! L'événement est au moins aussi considérable que l'apparition, il y a peu, d'une nouvelle génération de « travel-writers » anglais. Mais américain, seulement, ce mouvement ? Universelle est l'expérience du Dehors, nous démontrent superbement Pierre Morency, Jacques Lacarrière, Jacques Brosse, Jean-Claude Bourlès, Jean-Luc Fromental, Hugh McDiarmid, Luis Mizon, Huu Ngoc, John Fowles, Martin de La Soudière, André Le Vot, Christoph Ransmayr. Plus qu'un courant littéraire : une autre manière de nous rappeler ce que nous avions un peu trop oublié : que la littérature n'est jamais aussi vivante que lorsqu'elle s'attache à dire le monde.

Avec les rubriques habituelles de Gulliver. Et un grand récit de voyage, inédit, de Simenon : « Tahiti, ou les gangsters dans l'archipel des Amours. »

EDITORIAL
Les matins du monde

Que celui qui veut participer à ce défrichement de la Nature fréquente l'atelier de l'artiste, qu'il écoute la poésie insoupçonnée qui filtre à travers toutes choses, qu'il ne se lasse jamais de contempler la nature et d'avoir commerce avec elle, qu'il suive partout ses indications, qu'il ne s'épargne point, alors qu'elle lui fait signe, une marche pénible, quand même il lui faudrait passer des marécages ; il trouvera sûrement d'indicibles trésors, la petite lampe du mineur attend déjà à l'horizon, et qui sait les célestes secrets auxquels l'initiera une habitante merveilleuse des royaumes souterrains?

Novalis, Les disciples à Saïs

La Nature revient. Et de toute évidence ce retour, sous ses formes multiples, bouleverse nos repères, conteste nos catégories mentales. Retour du refoulé ? On le dirait, à en juger par la vivacité des réactions. Comme si nous nous trouvions, soudain, $piqués au vif$. Le pire, pourtant, serait de poser sur ce phénomène un regard froid de sociologue. Avec tout ce qu’il implique de nécessaire mépris. De celui qui sait face à celui qui, parlant, croit savoir ce qu’il dit — et qu’on n’écoute pas, mais seulement décrypte, analyse, démystifie, au nom de ce supposé savoir. Peut-être serait-il temps de changer d’attitude. Et pour une fois, simplement, d’écouter. En cessant de croire que nous vivons, grands penseurs pensifs, entourés d’enfants naïfs et quelque peu incultes, à qui il suffirait de faire lire Kant pour que, rejetant leurs errements, les yeux soudainement décillés, ils accèdent enfin à la lumière de la connaissance.
Simplement écouter. En cessant — mais n’est-ce pas cela, la première revendication des écologistes ? — de se prendre pour le centre du monde.

Il est, sur cette terre, bien des philosophies, d’autres manières que la nôtre de penser notre rapport au monde. Et si elles ne se valent pas nécessairement, elles sont toutes, $a priori$, également respectables. Les philosophies orientales ne sont pas nécessairement affaires d’imbéciles, mais supposent à tout le moins, pour les comprendre, l’effort d’une sortie de soi. Et l’aventure occidentale ne peut être réduite à la seule philosophie critique, mais se trouve, et depuis l’origine, traversée de courants très divers. Les présocratiques, Platon, les néo-platoniciens de Perse et plus généralement les gnostiques des religions du Livre, ou, plus près de nous Jakob Boehme et les mystiques rhénans, ont proposé, tour à tour, des conceptions de la nature complexes, subtiles, qui ont influencé des générations d’écrivains et d’artistes. La philosophie de la Nature d’un Novalis ou d’un Schelling, et plus généralement des romantiques allemands, n’a que peu à voir avec les caricatures qu’en proposent nos modernes justiciers de la pensée. Et chacun peut constater empiriquement que nos voisins anglo-saxons, par exemple, entretiennent avec la Nature de tout autres rapports que nous, sans que rien nous autorise pour autant à les considérer comme des débiles légers.

Un retour du refoulé. Un parmi d’autres. Qui marque probablement une nouvelle étape dans la crise qui affecte depuis peu la figure même de l’intellectuel — cet étrange personnage, né au 18e siècle, « afin », disait si cruellement Hegel, « de remplacer le prêtre dans la fabrication de l’opinion », et qui marquait ainsi, (toujours selon lui, voir le chapitre VI de la Phénoménologie de l’Esprit) le triomphe de l’Eglise, devenue de part en part laïque, sur l’effervescence rebelle de la foi qu’elle avait pour finalité, depuis le début, de réprimer. A ne pas confondre, donc, avec le savant, le philosophe, ou l’artiste, même s’il n’a de cesse de se faire passer pour eux. L’opinion et la mode, non le Vrai ou le Beau : n’est-ce pas le résumé de ces dernières années, toutes occupées du bavardage des « fils de pub » ? Et si tout cela prend aujourd’hui l’allure d’une farce amère, peut-être cela tient-il à ce que, justement, nous vivons la fin d’une époque. Après tout, pourquoi pas ? Historique, la figure de l’intellectuel mourra, un jour où l’autre. Et l’histoire nous en fournit ces temps-ci une singulière archéologie, en le retournant comme un gant — en mettant en crise, et du même coup en mettant à jour, pan après pan, ce qui l’a constitué comme tel.
Pas si étonnant, en fin de compte, qu’il réagisse si vivement ces temps-ci — puisque c’est ce qu’il refoule dans l’acte même de sa naissance qui affleure, de nouveau.


Nous avions l’intention d’organiser un grand débat sur le sujet, pour que s’entendent enfin des paroles un peu neuves. Mais les délais de mise en place pour lui assurer profondeur et sérieux auraient par trop décalé la sortie de la présente livraison, alors qu’affluaient les textes d’écrivains. Place donc, pour cette fois, aux seuls littérateurs ! John Fowles, plus loin, suggère que c’est moins la nature qui se trouve en danger que le rapport que nous entretenons avec elle, et il risque un rapprochement avec notre rapport, aujourd’hui, à la création artistique. Et il est vrai que les écrivains, et singulièrement les poètes, entretiennent généralement de tout autres rapports avec la nature que les intellectuels. Parce que, créant, ils éprouvent l’évidence d’un autre type de connaissance, aux autres et au monde, qui ne s’exprime jamais mieux qu’à travers le récit, le poème, la fiction, la narration, le récital. Autre manière de dire que la littérature a cet étonnant pouvoir de symboliser, (c’est-à-dire au sens étymologique de lier, dans une image) le sensible et l’intelligible, ce que, par définition, ne peut pas le concept.
Dire la Nature, dès lors, nous ramènerait encore une fois à la nécessité de repenser les puissances propres de la littérature.


« The Big Sky » écrivit Audubon dans son Journal du Missouri, ébloui par la beauté de la Prairie, et ce furent ses derniers mots, après des années de silence, avant de mourir. Diverses sont les manières d’exprimer l’allégresse du « Grand Dehors », cette sensation aiguë, bouleversante, de la présence du monde autour de soi, cette ivresse légère quand vous sentez qu’il vous traverse, qu’en cet intant fragile vous (vous ? ou bien l’opacité des choses, la grisaille quotidienne, le poids de l’ici-bas ?) ne faites plus obstacle — cette expérience foudroyante, douloureuse, parfois, que Hugh MacDiarmid disait de « l’âme entièrement dénudée ». Elle a joué, et joue, un rôle capital dans la formation de l’imaginaire américain. Découvrant l’immensité du « wilderness », les pionniers américains y ressentirent à l’œuvre une puissance tout à la fois lumineuse et obscure, créatrice et destructrice, et pour survivre ils eurent non seulement à la découvrir à l’œuvre aussi en eux, mais encore à apprendre comment la maîtriser, sans la réduire, en la mettant en forme — ce que Jack London appelle « the call of the wild » et pour un peu dirions-nous que cette expérience résume toute la littérature américaine. Et encore aujourd’hui : à chaque fois que cette littérature s’est trouvée en péril de verser dans l’académisme « avant-gardiste », ou d’être mise sous la coupe des snobs new-yorkais, elle s’est toujours sauvée en se ressourçant à cette expérience fondatrice — à preuve Jim Harrison, Thomas McGuane, ou James Crumley.


Au moment même où certains voudraient nous faire croire (avec dix ans de retard !) que la littérature américaine s’écrit désormais dans les campus, et que le Nouveau Roman, après avoir échoué en France, a trouvé là-bas sa terre d’élection, nous arrive, vague après vague l’évidence qu’émerge, Outre-Atlantique, un nouveau mouvement « d’écrivains-voyageurs ». Ou plus exactement d’écrivains du « wilderness », de ce que j’ai appelé le « Grand Dehors » (à la différence des « travel-writers » britanniques, plus occupés, eux, à courir à la surface du monde). Edward Hoagland, Peter Matthiessen, John McPhee, Edward Abbey, en seraient en quelque sorte les « pères fondateurs », Jim Harrison, Thomas McGuane, Gretel Erlich, (et James Crumley, d’une certaine manière) les figures de proue, rejoints ces temps-ci par deux jeunes auteurs, salués par tous les autres comme des génies : Barry Lopez et Annie Dillard. Auxquels il faudrait déjà ajouter David G. Campbell, Richard Nelson, Dan O’Brien, Rick Bass, Lawrence Millman, tant d’autres : une lame de fond !
Beaucoup de choses ont été dites, dans les débats récents (et avec d’autant plus d’aplomb, bien sûr, que peu de connaissances) sur « l’idéologie de la Nature » qui règnerait aux Etats-Unis. Et certes il est toujours possible de dénicher un fou dangereux pour se faire valoir à moindres frais — mais il serait peut-être bienvenu, avant de se ridiculiser en gesticulant contre des moulins à vent, de prendre la mesure de ce qui est en train de se jouer autour de l’émergence de ces auteurs. C’est ce que nous avons voulu faire, par ce numéro de Gulliver. En les faisant aussitôt dialoguer avec des écrivains du monde entier. Parce que, croyons-nous, est universelle cette expérience du dehors.


D’abord, donc, écouter. Lire. Après pourra toujours venir le temps d’en débattre.

M.L.B.

SOMMAIRE

Michel Le Bris : Les matins du monde

Pierre Morency : Effets personnels
Retrouvez le petit pont, le ruisseau où votre pensée un jour gicla. Laissez le tumulte des corneilles reprendre le fil du printemps, revenez à la vie avec le chant du premier merle. Le poème prend forme quand la nature commence à vous parler...

Barry Lopez : Le Yukon-Charley: aspect d'un monde sauvage
En canoe sur le fleuve de nos rêves d'or. Empreintes de grizzlis et d'orignaux, odeur douce de balsamine. un faucon pèlerin tournoie dans le ciel. Poème d'eau et de lumière, le YukonCharley est depuis peu « Réserve nationale ». Pour protéger la « vie sauvage ». Mais ça veut dire quoi, « sauvage»?

Annie Dillard : Le cèdre d'Alaska
Une île pratiquement inaccessible au nord des quarante-huit États. Pas d'électricité, de téléphone, ni de ferry«boat. Rien que le vent, la mer, des vagues noires, dans la nuit, qui vomissent leur écume. Et des bûches de cèdre, parfois, venues de l'Alaska. Comment dire la lisière de l'infini?

André Le Vot : Vues de l'enclos des nuages
Brumes de geyser. Perles de poussières de pluie. Fragments de nuages au frigo. grêlons, flocons cristallisés. Nuages du dessus, nuages du dessous. Pérégrinations d'un mangeur de nuages, maître en volutes et cumulo-nimbus.

Jim Harrison : Passacaille du poète perdu
Au retour, ils vous assomment avec le récit de « jusqu'où » ils sont allés. Et s'ils acceptaient, d'abord, de se perdre? Pour ce picotement vertigineux quand votre chair paraît se liquéfier. Plus de limite, alors, ni de « chez-soi ». Plus rien que la présence du monde, énorme. « J'ai mis vingt ans, nous dit le vieux Jim, pour voir un loup en liberté. »

Jacques Lacarrière : Le géranium
L'homme, c'est bien connu, est un cryptogame pensant. Mais d'être phanérogame, même angiosperme, n'empêche pas ce petit pélargonium pâlichon d'avoir des états d'âme. manque de terreau, ou manque de ciel? Décidément, il faudra bien, un jour, se décider à écrire un ouvrage de métaphysique forestière. « L’Hêtre et le Néant », ça ferait même un  joli titre...

Edward Abbey : En descendant le fleuve Colorado
Une flotte verte comme qui dirait sortie d'un tube de gouache - une histoire de microplancton vers Lees Ferry, Arizona. Sacrée descente sur les doris virtuellement insubmersibles. Mais, au tait, pourquoi « virtuellement»? «Bouclez vos ceintures», ordonne  John.

Hugh McDiarmid :
La face nord du Liathach
Quelque chose qui n'est pas de ce monde. Quelque chose qui vous tait trembler, de délice et de répulsion à la fois: l'expérience de l'âme entièrement dénudée. Face au Liathach, audessus des abîmes de la Coire ne Caime.

Christof Ransmayr : Surabaya
A l'ouest de Java, en fin de saison des pluies. Des cumulus gigantesques, d'un blanc violent, s'empilent au-dessus des volcans. Monté sur un camion sans capote, le voyageur avale la poussière, hurle les titres du journal, dans une langue qu'il ne connaît pas. « Masih berapa jauh ke Surabaya » - « Combien reste-t-il avant Surabaya ? »

David G. Campbell :
Désert de cristal
Trente minutes pour plonger sous un iceberg.. Curiosités antarctiques. Un piège au bout d'un filin qui plonge dans l'obscurité liquide. Et plus tard: des amphipodes d'un jaune éclatant, crinoïdes en forme de plantes. La vie dans les fonds d'Admiralty Bay. Qui a parlé de «grand désert blanc »?

Huu Ngoc : Foie de crapaud pourpre
Hanoi nous ouvre les bras. Un puriste prétend qu'elle est la dernière ville dAsie dont on puisse tomber amoureux. On y rencontre une maison thaï sur pilotis, un crapaud Oncle du Ciel et ce bon vieux Lang transformé en rocher.

Jean-Claude Bourlès : Retours à Conques
Une frontière floue en Haut-Rouergue, un maquis que Lot et Cantal se disputent depuis que la République a dessiné ses départements. Us gorges de l'Ouche, le fumet d'une tarte aux pruneaux. Parfums de châtaigniers, de bruyère et de bois mort. Et puis la poussière, et l'odeur de la route.

Peter Matthiessen : Safari Silence
 « L'ombre se referme, les arbres ne bougent plus. Dans le silence nous entendons des gargouillis d'estomacs, un cri ressemblant à celui des babouins, un bruit de branches cassées, et, de temps en temps, un "tapotement " doux et étrange, d'un gorille se frappant la poitrine... »

Jacques Brosse : Une vie dans les arbres
 «Jamais nous n'avions aussi distinctement entendu ce souffle haletant, véhément, de la bête possédée par la virulence du rut. Cette voix, en laquelle s'exprimait toute la force d'un monde obscur, d'une profondeur insondable, assaillait notre refuge, le faisait basculer et nous avec lui. Nous nous rregardâmes l'un l'autre, nous avions le regard fixe et hagard des initiés. »

James Crumley : L'Ouest, le grand
Pourquoi sommes-nous incapables de le laisser en paix? Pro-bablement parce que nous l'aimons au-delà de toute raison, au- delà du mythe et de la réalité. Parce que nous aimons sa lumière, ses paysages, et ses habitants. Et que si nous cessions de l'adorer, l’Ouest finirait par disparaître, tel un dieu ren-frogné.

Martin de La Soudière : Prendre congé de l'été
Un type n'aime pas l'automne, ses feuilles pourries. Un autre déteste le printemps, à cause du rhume des foins. Mais il en va, n'est-ce pas, des saisons comme des couleurs?

Gretel Ehrlich : Printemps
Wyoming. Près du village la glace se rompt, s'entasse sur la berge comme des déchets industriels, tachée de noir par les tourbillons de poussière. « Voilà comment je me sens lorsque l'hiver se brise en moi, lourde, pesante, bouleversée, sans force contre cet afflux d'eau. »

Luis Mizon : Amazones
 « Derrière le loup doré/ et la trame mouillée/ des filets/ je suis l'héritier/ d'une odeur de sel/de plumes noire/ et de nids d'algues sèches. »

Thomas McGuane : Le plus long silence
Ou de la pêche à la mouche considérée comme discipline zen. Un art, une manière et un monde - quelque chose, peut-être, « comme l'abandon nécessaire et extatique à l'instant présent ». Alors, quand il s'agit de la pêche aux permits, à la mouche, dans les Keys de Floride..

Edward Hoagland :  Écrire la nature
Combien de temps encore les promenades en forêt manqueront-elles suffisamment aux lecteurs pour qu'ils demandent à des originaux comme moi, ou Edward Abbey, Peter Matthiessen, et John Mc Phee, de les faire à leur place ? Sur tout le territoire des États-Unis il ne reste, paraît-il, que deux coins à moins de quinze  kilomètres d'une route. Et pourtant...

L'ECRITURE ET LE RESTE

Georges Simenon : Tahiti ou les gangsters dans l'archipel des Amours
Un reportage de 1935 resté inédit sous cette forme. Scrupuleusement rétabli à partir du manuscrit original retrouvé par Pierre Deligny et Claude Menguy. Une fête.

Jean-Luc Fromental : Old prospector trail
Il y a Eddy Constantine flanqué de son nègre en littérature. Et puis cette idée folle de rendre visite à la fille du vieux John Ford. Deux caqueux chez l’immense... Une visite à Palm Desert, ville de riches aux franges chaudes de la solitude sécheresse.

NOUVELLLES DU MONDE

John Fowles : L'homme vert
Jean-Claude Charles : Toutes les Caraïbes
Jacques Meunier : Arturo Borda
Alain Dugrand : Mince hommage pour saluer le départ d'un grand monsieur : Jacques Perret
Raphael Sorin : Ultimes moments pour Suzanne Lilar
Danièle Brison : Ismail Kadaré: en finir avec les mensonges
Alain Dugrand : Adieu à Jean-Marie Gibbal

World Fiction (été 1993)

Gulliver n° 11
Revue trimestrielle, été 1993
288 pages, 120 francs

SOMMAIRE

Michel Le Bris : World fiction (éditorial)

Derek Walcott : Saison de la paix fantôme
« Alors tous les peuples d'oiseaux ensemble soulevèrentl le filet immense des ombres sur cette terrel en profusion de dialectes, en gazouillis de languesl nouant et croisant chaque fil... » Un poème du prix Nobel de littérature de Sainte-Lucie.

Raphaël Confiant : Arpenter l'ombre
Un grand-père distillateur d'un rhum miraculeux et qui « voit » l'ombre... L'enfant sur son petit banc écoute le vieil homme héritier de tous les ferments de la Caraïbe. La grand-mère, elle, rouscaille: « Pourquoi Dieu m'a-t-il accablée d'un bougre lecturier ? »

Jacques Lacarrière : Nous ne sommes plus des paramécies
« Etre cultivé aujourd'hui, ce n'est pas lire Tacite ou Homère dans le texte (cela, c'est de l'érudition) c'est tout simplement admettre la culture des autres. Etre cultivé aujourd'hui, c'est porter en soi, à sa mort, des mondes plus nombreux que ceux de sa naissance. Etre cultivé aujourd'hui, c'est être tissé, métissé par la culture des autres. »

Hans Christoph Buch : La forêt tropicale de l'imagination
Dialoguer avec les zombies, une manière d'écrire. Comme si les morts peuplaient des écrivains, comme si l'écrivain n'était là que pour leur prêter parole. Car celui qui se saisit du crayon est l'écho de ceux qui déjà ont écrit. Ou: « De Haïti comme seconde patrie.

Pico Iyer : L'empire contre-attaque, plume en main
World fiction. Disons fiction mondiale, pour les puristes. En Angleterre, au Canada, à New York, aux Caraïbes, gronde l'un de ces séismes littéraires depuis longtemps attendus. Demi-sang Maori, Australien, Sud-Africain, Polonais, Nigérian, Japonais, Sri-Lankais, tous irréductiblement différents, réinventent rien de moins que la littérature. Pour dire le monde, tel qu'il est aujourd'hui: coloré, polyglotte, métissé.

Olivier Mongin : Répondre de l'existence du monde: crise romanesque ou fin du roman national?
Parce qu'il faudra bien finir par accepter un jour qu'on en débatte, de la littérature française, si l'on veut qu'elle renaisse

Ben Okri : Ville en vole de convergence
Dur, pour un simple crachat sur une fille dans la rue, de se retrouver dans les entrailles pourries d'une vache, après une prise de catch. Par trop cruelles, décidément, sont les voies du monde. Et ce n'est pas fini pour Agodi : il reste encore bien des choses à découvrir, de la grande ville. mais on s'adapte à tout.

Mia Couto : Les oiseaux de Dieu
Tirer le poisson de l'eau et, rentrant au village, retrouver la sécheresse qui détruit les hommes, les femmes et les petits. La faim, soupire Timba, rend les hommes semblables à des animaux. Un signe, un seul signe de Dieu... Une étrange histoire, par un maître du réalisme magique.

Neil Bissoondath : La danse
Bonniche à Trinidad.. Une petite carrée derrière la grosse villa du toubib indien. Une piaule de pauvre. Des patrons gentils mais pingres. Et puis, le rêve du Canada... Le toubib, horticulteur, est de bon conseil: « La vie est dure là-bas, faudra te crever le cul pour arriver un tout petit peu. » Pas simple, la vie à Toronto.

Kazuo Ishiguro : Un dîner de famille
On sait tout du fugu : terreur, plaisir et crainte. La mère du narrateur, d'ailleurs, en est morte. Depuis, le silence. Lui vit en Californie - enfin, vivait. Son père essaie de s'occuper. Quant à sa sœur.. Du jardin monte le bruissement des sauterelles. Comment dire l'indicible ?

Jean-Luc Fromental :
L'Inde avec un connaisseur
« Il y a, trois sortes de gens : ceux qui ne sont pas allés en Inde; ceux qui y sont allés; ceux qui y sont retournés. » Jean-Luc Fromental, lui, appartient au deuxième groupe. Pourquoi il ne risque guère de glisser dans le troisième c'est précisément le sujet de l'histoire.

Wilson Harris : Turnatumari
Un village moribond sur une colline, au bord de fleuve. L'a jungle qui prolifère. une bande d'hommes sur le chemin, tandis que les perroquets de six heures passent en criant dans le ciel. Mais comment lutter contre le destin?

Frankétienne : Fleurs d'insomnie
« Détaillir ou me réveiller. Je défausse mes clés, je déjoue la poursuite. Je dénoue le piège. J'avance et je recule, en moi et hors de moi. Je tourne et je voltige, à l'intérieur et en marge de moi-même... »

Jean-Claude Charles : Tentatives de fugue
ge en Haïti. Et puis l'envers du récit. La tristesse et quelquefois cette joie sauvage de vivre, « quand on s'éveille avec un œil mort qui voit et un œil vivant qui reste fermé ». « Seule la littérature peut accueillir cette part d'ombre dont je m'éveillais... »

Anita Desai : Jeux au crépuscule
Chaleur moite d'après-midi. Le jardin comme un plateau de cuivre, sous la violence du feu. Les poumons remplis de coton, de la poussière plein le nez. Même les écureuils, épuisés, s'affalent sous le robinet d'arrosage. Commence une partie de cache-cache. mais attention: loin des yeux, loin du cœur, ne gagne pas qui croit.

Hanif Kureishi : Bradford
Le nom est mailloché au cul des briquets Zippo. Mais c'est d'un autre Bradford, au nord du pays, que montent d'étranges rumeurs. Un étrangleur, des hooligans, un incendie au stade, l'Islam partout, le chomedu, beaucoup de rastas et, bien sûr, le racisme. A des années-lumière de la « vraie » Angleterre. Mais là où se joue peut-être son identité. A voir?

Michael Moorcock : Gulliver, tatoueur
Le tatouage de Linda a pris moins longtemps. Gully y a travaillé avec un soin extrême, se servant d'une loupe, et a été impres-sionné par le stoïcisme de sa patiente. « C'est une zone ultra- sensible, dit-il. Beaucoup de gens ne supportent pas. » Il a encore pas mal de clients qui lui demandent de les tatouer sur les fesses et les seins, mais de moins en moins sur les parties génitales. Une conséquence, à son avis, de la montée du conser-vatisme.

Richard Matas : Route de la guerre
Le Blanc, grand et maigre, a loué une motocyclette pour s'en aller sur les routes de Colombie. Le soleil vous grille la gueule et les mains. L'épiderme se couvre de pustules. Une figure de car-naval. Et puis, la Colombie des montagnes se souvient de la plus'terrible des guerres.

Bharati Mukherjee : L'intermédiaire
Alfie Judah, de la famille autrefois illustre des Judah de Smyrne, d'Alep et de Bagdad -aujourd'hui de Flushing et de Queens.  Un Indien chez les indios dAmérique. Le vert des piscines est plus vert que les vagues de l'océan pourri. Et la chaleur, intolérable pour notre ami, arabe pour les uns, indien pour les autres. Enfin : quel plus grand plaisir que de se trouver seul face à ses propres préjugés, de les nier, de les combattre, et puis, imperceptiblement d'y renoncer?

L'ÊCRITURE ET LE RESTE

Annie DillardDu Symbole, avec une diatribe contre la pureté
Pour Zola, la fiction «avait été un art, mais allait devenir un instrument d'investigation scientique ». Erreur: c'est seulement en tant qu'art que la fiction peut être un instrument de connaissance « de ces régions sauvages que la philosophie a abandonnées, et de ces terrains hasardeux où les outils de la science sont inopérants ». Plongée dans les puissances du symbolique, par un des plus étonnants écrivains américains d'aujourd'hui.

William S. Burroughs : Le livre des chats
C'est Fletch, un vagabond qui va s'installer at home. Une occasion de bavarder à propos des ennemis des félins domestiques. Chiens contre chats. Le chat serait l'écran sur lequel se dessine la personnalité du maître. Et le chien, lui? Un Tartuffe?

Christilla Pellé-Douel : « Dehors, de l'autre côté de la porte. » Un entretien avec Laurens Van der Post
On le dit « gourou » du prince Charles. C'est surtout un des plus grands écrivains sud-africains de langue anglaise. Rencontre.

NOUVELLES DU MONDE

Alain Dugrand : Salman aux arènes de l'info
Jacques Meunier : Trois jours à Malcomland  
« Saint-Malo du monde entier ». Du 20 au 23 mai, la quatrième édition du festival « Etonnants Voyageurs »

QUATRIEME DE COUVERTURE

World Fiction

Le Prix Nobel 1992 à Derek Walcott, poète caribéen d'ascendance hollando-africaine, le Booker Prize à Michael Ondaatie, Sri Lankais émigré au Canada, le Goncourt à Patrick Chamoiseau... Un hasard, vraiment ? Ou bien l'évidence, tout à coup, d'une nouvelle littérature, colorée, métissée, impatiente de nous dire le monde en train de naître ? Les Anglo-Saxons, déjà, l'appellent worid fiction. World Fiction, comme on dit World Music, pour marquer un basculement d'époque. Une littérature exotique ? Quelques épices pour ranimer nos palais fatigués ? Rien de cela, mais l'apparition, croyons-nous, d'une littérature mondiale.

A preuve, ces quatorze nouvelles de Neil Bissoondath, Kazuo lshiguro, Hans Christoph Buch, Raphaël Confiant, Jean-Claude Charles, Frankétienne, Derek Walcott, Ben Okri, Anita Desai, Bharati Mukherjee, Mia Couto, Hanif Kureishi, Michael Moorcock, William Harris - que Carlos Fuentes n'hésite pas à dire « les messagers, les hérauts de ce que sera la littérature du «e siècle ». Plus un panorama du mouvement par Pico lyer, une réflexion de fond d'Olivier Mongin, et quelques très beaux textes de Jacques Lacarrière, Jean-Luc Fromental, Richard Matas.

Avec les rubriques habituelles de Gulliver. Burroughs, qui nous parle des chats, Annie Dillard de littérature, et Jacques Meunier d'un voyage en Malcomland. Tandis qu'Alain Dugrand nous raconte, à sa manière, la venue en France de Saiman Rushdie.

EDITORIAL

 « WORLD FICTION »



En une année : le prix Nobel à Derek Walcott, poète caribéen de langue anglaise et d'ascendance africano-hollandaise, le très prestigieux Booker Prize à Michael Ondaatje, Sri-Lankais d'ascendance indo-hollando-anglaise, éduqué en Angleterre et vivant au Canada, le prix Goncourt à Patrick Chamoiseau, écrivain caribéen de langue française, chantre de la créolité — sans oublier le Goncourt des lycéens, décerné à Eduardo Manet... Un hasard, vraiment ? Peut-être pas si l'on considère que depuis le Booker Prize 1981, décerné aux Enfants de Minuit de Salman Rushdie, ce prix a déjà été décerné à deux Australiens, à un demi-sang Maori, à un Sud-Africain, à une femme d'ascendance polonaise, à un Nigérian, et à un exilé du Japon…

Un ras de marée. En train d'emporter tous nos repères, de bousculer quelques-unes de nos certitudes. Après des décennies de repli sur soi et d'abandon aux avant-gardes, quand on commençait à croire en péril le genre romanesque, l'évidence, tout à coup d'une littérature nouvelle, bruyante, colorée, métissée, qui nous donne à voir, à lire, enfin, le monde en train de naître. Les anglo-saxons, déjà, l'appelle « world fiction ». « World Fiction » — un peu comme on dit « World Music », pour marquer un basculement d'époque.

Au cœur de ce mouvement : Salman Rushdie qui a, le premier peut-être, exploré cette nouvelle question des « hommes traduits », qui « offre du monde au lecteur une vision stéréoscopique » et V.S. Naipaul dont l'œuvre prend, au regard de ce mouvement, une singulière résonance. En France : Edouard Glissant, Daniel Maximin, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, dont « l'Eloge de la créolité » a vivement interpellé les chantres de la « négritude ». Comme si, le monde basculant sous nos yeux, apparaissaient de nouvelles lignes de partage, nettes, qui interpellent chacun, l'obligent à se déterminer.

Parallèlement, et cette quasi-simultanéité est frappante, la montée des intégrismes, le réveil partout des nationalismes, pour ne pas dire le délire identitaire. Au nom de la culture, comme de bien entendu — cultures perçues comme menacées ou cultures visant à l'hégémonie. Et les artistes, dès lors, se trouvent pris en otages de leur « culture », de leur « communauté », sommés d'en être l'expression, le porte-voix.

« Salman Rushdie contre les intégristes » : c'est bien la ligne de partage qui traverse aujourd'hui l'idée même de culture, et de création artistique. Et la fatwa lancée contre cet écrivain marque assez la radicalité de l'enjeu : nous sommes en train changer de monde.

Le pire, bien sûr, le meilleur moyen de n'y rien comprendre serait de réduire cette effervescence à un « genre », une catégorie exotique, sinon une variante des littératures « régionales » ou « ethniques » — un peu de pittoresque, en somme, quelques épices pour réveiller un temps nos palais fatigués. C'est d'ailleurs cette crainte d'une vision réductrice qui explique la réticence des auteurs à se retrouver enrôlés sous une même bannière, quand ils eurent tant de peine à s'arracher au ghetto des « littératures du Commonwealth », ce sous-chapitre toujours placé en annexe des histoires de la littérature anglaise, où l'on ne semble attendre de l'écrivain, ironisait Rushdie que la seule « expression » de sa nationalité (« Chez P. White son australianité, chez Doris Lessing son africanité, chez V.S. Naipaul son antillanité — même si je doute que quelqu'un puisse avoir le courage de le lui dire en face »). Imaginerait-on de louer un roman parce qu'il est « authentiquement anglais » ou « authentiquement allemand » ? « Etrange école en vérité », poursuit Rushdie « dont les membres supposés nient avec véhémence qu'ils en fassent partie ! »
Rien de commun, donc, entre Rushdie, Ishiguro, Okri, Naipaul, Kureishi, Ondaatje, Bissoondath ? Si, mais à la condition de comprendre que ce qui est en train de se jouer à travers eux vaut pour la littérature toute entière. Car ce qui nous fascine, excite, enthousiasme, c'est bien cette sensation, qu'à travers ces œuvres diverses, foisonnantes, dérangeantes, se dit, enfin, le monde. D'aujourd'hui. Avec ses rythmes, son énergie, ses langages vrais. Métissé, coloré, polyglotte, où se brassent, se télescopent, se heurtent les cultures des cinq continents. Transfuges, immigrés, nomades, nés dans une culture que les hasards de l'histoire ou la volonté personnelle ont fait abandonner pour vivre dans une autre, déchirés entre leurs communautés, en équilibre instable entre les traditions dont ils se séparent et les libertés individuelles que promet notre civilisation, écrivant dans une langue autre que leur langue maternelle, « hommes traduits », pour reprendre l'expression de Rushdie, « bâtards internationaux nés dans un endroit et qui décident de vivre dans un autre, qui passent leur vie entière à se battre pour retrouver leur patrie ou la faire » selon Ondaatje, tous ces auteurs sont à la fois les créateurs et les produits d'un nouvel ordre international.
Carlos Fuentes ne s'y est pas trompé qui voit dans ces auteurs « les messagers, les hérauts de ce que sera la littérature du 21e siècle ». Rushdie, toujours : « Nous sommes inéluctablement des écrivains internationaux dans une époque où le roman est plus que jamais une forme internationale. Un écrivain comme Borgès parle de l'influence de Robert Louis Stevenson sur son œuvre ; Heinrich Böll reconnaît l'influence de la littérature irlandaise : la pollinisation croisée est partout. »

Ce faisant la « world fiction » nous reconduit par-delà toute considération d'exotisme (exotisme ? Nous sommes au cœur du monde, au contraire — en plein cœur du cratère !) à cette vérité que nous nous obstinons à marteler ici, numéro après numéro : qu'elle n'est jamais aussi vivante, la littérature, que lorsqu'elle dit le monde, nous le donne à voir, nous en dévoile la parole vive. Comme le fit en son temps le Voyage au bout de la nuit. Comme le fit la littérature noire américaine. Comme le fit le jazz — autre culture métissée.
Nul besoin, évidemment, d'être un Sri-Lankais immigré, un exilé d'Haïti ou de Trinidad, pour se faire aujourd'hui écrivain ! Disons simplement que la situation particulière de ces auteurs, d'être à cheval entre plusieurs cultures, devenue exemplaire du monde en train de naître, leur donne un œil particulièrement aigu, et du même coup réveille, revivifie la littérature, la dégage de la gangue des préjugés, des bavardages mondains, des idéologies qui depuis des décennies tendaient à l'étouffer — et nous reconduit, ce faisant, à cette autre vérité, un peu trop oubliée, que toute création implique à un moment ou à un autre de se rendre étranger à soi-même. Autrement dit, que créer, écrire, ne revient pas à « exprimer » une culture mais à nous en arracher, dès lors que celle-ci se referme en normes, en diktats du groupe sur chacun de ses membres — et que c'est même en s'arrachant ainsi à la culture qu'on la déchire, la troue, et l'ouvre au dialogue avec les autres.
En ce sens-là, la « world fiction » participe du même mouvement que celui qui fit renaître, il y a plus de dix ans, la tradition du « travel writing » britannique — qu'est-ce en effet qu'un « écrivain voyageur », à la manière d'un Chatwin, d'un Colin Thubron, d'un Jonathan Raban, sinon quelqu'un qui fait de la littérature, à travers le voyage, l'expérience d'un « passage à l'autre » — d'un métissage, en lui, des cultures ? Ce n'est donc pas tout à fait par hasard si ces deux mouvements sont nés à peu près en même temps, dans les mêmes lieux, et de groupes d'écrivains amis, à Londres ou Toronto. « La seconde tradition des écrivains indiens d'Angleterre, tout à fait différente de leur propre histoire raciale, c'est la culture et l'histoire politique du phénomène de migration, de déplacement, de la vie dans un groupe minoritaire » écrit Rushdie dans Patries imaginaires : « Nous pouvons légitimement revendiquer comme ancêtres les huguenots, les Irlandais, les juifs ; le passé auquel nous appartenons est un passé anglais, l'histoire de l'immigration en Grande-Bretagne. Swift, Conrad, Marx sont autant nos ancêtres littéraires que Tagore ou Ram Mohan Roy. »

Faut-il souligner à quel point le regard que portent sur l'Occident ces écrivains peut nous être salutaire ? Car ils ne font rien moins que de soumettre à la question nos prétentions à l'universalité. Avec violence, parfois. Avec douleur, souvent. Avec lucidité, surtout. A tout prendre, ils sont bien plus dérangeants que les tenants du tiers-mondisme, qui rejettent sans nuance un Occident perçu comme responsable de tous leurs maux (et du même coup s'interdisent tout regard sur eux mêmes). Car, occidentaux, ces nouveaux écrivains le sont aussi, et pleinement. Rushdie : « Nous ressemblons à des hommes et des femmes d'après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat, c'est que nous appartenons en partie à l'Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois nous avons le sentiment d'être à cheval sur deux cultures ; et parfois d'être assis entre deux chaises. Mais même si ce territoire est ambigu et mouvant, ce n'est pas un territoire inculte pour un écrivain. Si la littérature consiste en partie à trouver de nouveaux angles pour pénétrer la réalité, alors, une nouvelle fois, notre éloignement, notre grande perspective géographique peut nous fournir de tels angles. » Pas question pour lui (pour eux) de passer par pertes et profits d'un Occident diabolisé l'idéal démocratique, les droits de l'homme, la notion de personne. C'est même plutôt au nom de ces valeurs qu'ils nous soumettent à la question, nous interpellent, nous dérangent. Comme ils dérangent, parfois jusqu'au point de l'hystérie, les tiers-mondistes, les fanatiques de l'identité, les idéologues du « droit à la différence ».

Aurons-nous le droit d'ajouter, sans risquer une tempête d'anathème, qu'ils interpellent du même coup la littérature française ? Un article d'Olivier Mongin, qui posait cet été dans Le Monde quelques questions qui nous ont parues judicieuses (« La France en mal de fiction ») une récente enquête de Télérama exposant calmement ce que tout le monde sait déjà, du moins dans la profession, à savoir que la littérature française n'est plus lue dans le monde, et que les lecteurs français (en mal eux aussi de fiction ?) se tournent de plus en plus vers la littérature étrangère ont suscité des réactions si vives, presque hystériques, que nous sommes en droit de nous inquiéter. Appel aux valeurs en péril de la culture française, aux Lumières, à une supposée « tradition romanesque nationale », quasi-dénonciation d'un « parti de l'étranger » : ces donneurs de leçons feraient bien de prendre garde à ce qu'ils entonnent là de bien dangereux couplets — et qu'à poursuivre ainsi, sans plus d'arguments, sinon d'autorité, ils ne feront que démontrer la justesse des critiques qui leur sont faites, de n'être plus que des clans sans autre souci que la préservation de leur pouvoir, par la seule force de leurs réseaux de complicité. Il était, certes, de tradition pour l'écrivain français de se considérer comme le dépositaire naturel de l'universel. Mais quelle est l'universalité d'une littérature que plus personne ne lit — dans le temps même qu'explose à Londres, Toronto, New York une littérature, elle, d'une évidente universalité ? Qui dit crise dit nécessaire remise en cause, et mutation — rarement la situation aura autant exigé débats et réflexion. Car cette « tradition romanesque française » que l'on brandit si péremptoirement s'est édifiée à coups d'exclusions, qu'il vaudrait la peine de reconsidérer — et l'on montrerait aisément, par exemple, que faute d'avoir pu s'exprimer dans la « grande » littérature, nombre d'écrivains français se sont réfugiés ces dernières décennies dans les marges, notamment celles du roman policier.
« J'envie les Anglais », écrit un observateur aussi mesuré que Pierre Pachet dans son essai Un à un. « Je les envie d'avoir un Naipaul, un Rushdie. Je me demande ce qu'ils ont réussi, que la France a raté. Puisqu'il s'agit de littérature, d'essai, de l'art d'écrire et de penser, je me demande s'il n'a pas manqué au modèle français une vertu si frappante au contraire dans l'art de Naipaul : le goût du réel. »
Nous avons voulu ce numéro de Gulliver pour en débattre. Et contribuer, ainsi, à notre manière, à une renaissance nécessaire.


Michel Le Bris











« AH, LES JOLIS VOYAGES…» (automne 1993)

« AH, LES JOLIS VOYAGES…»
Revue trimestrielle, automne 1993
242 pages, 120 francs


QUATRIEME DE COUVERTURE


Ah! les jolis voyages...

Rien de pire, au retour, que les voyages réussis - par les autres. Encore heureux si vous échappez à la séance de diapositives de votre trop enthousiaste voisin ! Mais tout change, et les visages de vos meilleurs amis s'illuminent, si vous avez été volé, enlevé par des rebelles, ou jeté en prison, si votre voiture est tombée en panne quand chargeait un rhinocéros, tandis que les crocodiles, non loin, claquaient des mâchoires, ou si vous vous êtes cassé, plus prosaïquement, un bras ou une jambe en descendant de l'avion. De la à penser que seuls les grands désastres font les beaux récits... C'est en tous les cas ce que suggèrent ici José-Louis Bocquet, Jean-Luc Coatalem, Anita Desai, James Fenton, Jean-Luc Fromental, Martha Gellhorn, Christophe Graizon, Edward Hoagland, Gilles Lapouge, Norman Levine, Richard Matas, Jacques Meunier, Charles Nicholl, Jean-Bernard Pouy, Hervé Prudon, Jonathan Raban, Patrick Raynal, Erie Sarner, Hunter S. Thompson, Jacques Vallet. Vingt-deux voyages désastreux, ou simplement ratés, et autant de récits délectables, pour un Gulliver souriant, au retour des vacances. Allez I Vous n'avez pas été les seuls à frôler le pire I Avec les rubriques habituelles de Gulliver. Un texte de Chinua Achebe pour prolonger notre dossier "World Fiction". Un entretien avec Philippe Garnier. Deux nouvelles de Didier Daeninckx et de Jean-Claude Izzo. Et le retour d'Onc'Dugland, qui fit jadis les belles heures de Libération.

SOMMAIRE
Jonathan Raban : Bayous
Lac Fields, Louisiane. Un matin où il fait bon reconnaître l'existence d'autres hommes, un salut au pêcheur sur sa barque à moteur. Solitude, réflexions. « vous voulez une merde sur tuile? » demande poliment la serveuse, au bistrot. Et ce n'est qu'un début. Bienvenue en Louisiane!

Patrick Raynal : Missoula, toujours...
L'épouse et les gosses l'ont conduit à l'aéroport. Décollage réussi. Direction JFK, New York. Pas si facile de trouver sur la carte le chemin du Michigan. Mais on atterrit toujours à Alpine...

Anita Desai : Frigorifiée à Froya
Décennie de la femme: six femmes écrivains d'Orient conviées par l’ONU à examiner la condition féminine en Occident. Ça commence comme un jeu. Direction: l'île de Froya, dans la nuit arctique, et les glaces. Un froid à geindre.

Jean-Luc Fromental : Le Lapon Introuvable
Lili n'était pas pour ce voyage au Cercle polaire. Six mille bornes, six semaines, quatre mille balles en poche pour quatre. Longue sera la route qui mène à Kiruna, où gîte le grand chef lapon. Des vacances comme celles-là...

Norman Levine : Je ne tiens pas à connaître trop bien les gens
L'Australien de la radio tenait absolument à réaliser un documentaire-son sur la belle Cornouailles. L'auteur sera son guide... il met les petits plats dans les grands. Courtoisie, gracieusetés. L'Australien serait-il du genre Attila?

Jean-Luc Coatalem : Sur l'eau
Venir en Asie avec sa femme, c'est comme aller à une fête de la bière avec ses bouteilles. Dixit. Un dicton local au temps de l'Indochine française, sur la rivière Saigon.

Martha Gellhorn : L'ennui des uns
1971. Cinquième voyage en Israël. Un camp de transit pour marginaux goyim. Des babas fumeurs de chit. A la masse, même... Un bon flip à Eilat.

Hervé Prudon : Sainte Extrême
Raide, flapi, plus un sou. C'était pourtant une très belle journée à Boulogne. Dans ce bistrot, tout le long du zinc où s'accrochait un ivrogne. Et puis, vint un désir de Calcutta.

James Fenton : Toujours là où il ne faut pas
“Donne-z-y du fric et je te cire les pompes”, le Britannique à Saigon-USA doit trouver le sujet d'un papier. Un peu comme le purgatoire, non, pire : ”Sûr que j'irai au ciel, vu que j'ai vécu en enfer, à Saigon”.C'est gravé sur le zippo d'un GL

Jean-Bernard Pouy : Bad tripes
uisses n'ont peur de rien. Voilà qu'ils commandent à notre auteur un vaste tour d’Europe des cab-zingues - oui, des cabinets. Une ethnologie des commodités, en somme. Du genre: en matière de chiottes, que choisir ? En voi-ture, donc, du Danemark à Lugano.

Edward Hoagland: Un numéro d'équilibriste
Il est des écrivains, comme Waugh ou Naipaul, qui s'ingénient à imaginer des «voyages ratés ». Mais que faire, quand on est doué pour le bonheur? «Dans les limites de mon expérience, le mauvais voyage serait sans doute le voyage organisé, plutôt que le périple où s'immisce la réalité, pointant sa tête de serpent. Car j'aime les deux : les serpents, et la réalité. »

Eric Sarner : La passe du vent
En son royaume, Christophe décida d'édifier une citadelle. Belle figure haïtienne à mi-chemin entre Pierre le Grand et le Bourgeois Gentilhomme. Les histoires caraïbes sont plus lumineuses que nos jours.

Gilles Lapouge : Le voyage en Ethiopie
Enfin arrivé à Innsbruck. Le Guide bleu est souvent remarquable. Il se trouve pourtant que le voyageur ne reconnaît pas le décor. L'Autriche est-elle si incongrue? Comme Djibouti, la nuit...

Christophe Graizon : Cheval de Troie
Sept jours de hors-piste. A pied. La lumière trop vive. Et la chaleur sur la route d'El Golea, l'enfer. Une belle idée : traverser le Sahara à pied, bien avant les Coulisses de l’exploit...

Jacques Vallet
: Beyrouth 66. En galère
Il est question d'écrivains romantiques voyageurs au Liban, d'un jeu télévisé, de Claude Lelouch, du Syrien, de beaucoup d'arak et d'un sommeil profond...

José-Louis Bocquet : Les maîtres du monde
Trouver de la bibine à Colombes, Hauts-de-Seine, passé une heure du mat'. Panne sèche. Mauvaise nuit. Plus une goutte de mescal, même le gros ver, nous l'avions boulotté, coupé en trois... Trois collègues assoiffés.

Hunter S. Thompson : Tête de porc
Chambre 202, Sugarloal Lodge, sur les Keys. Vision d'enfer pour un pochetron : l'ignoble spectacle se trouve dans les waters. A faire se dresser les cheveux... Fuite pour La Habana!
 
L'ÉCRITURE ET LE RESTE

L'art mbari des Ibos n'appartient qu'aux dieux, aussi l'artiste s'efface-t-il devant le bonheur de la collectivité qu'il a réussi à combler. Et pareillement l'histoire racontée au coin du feu n'appartient pas en propre au conteur, mais au groupe. Quel sens cela peut-il avoir d'être un « auteur », un « écrivain », quand la culture de sa communauté reste encore orale? Pas toujours simple à vivre, ce déchirement ... Pour prolonger le dossier World Fiction du précédent numéro.

Marseille figure bien sur la carte de notre géographie. Reste que pour la dire et l'écrire ... Une autre paire de manches ! Connaissez-vous le Péano et la montée des Accoules? Action...

Cémogo disparut du village. Enfin: vêtu de sa robe nouée à la taille, flanqué de sa pétoire, il marcha vers le nord .. On ne revient jamais indemne des batailles de Champagne. Surtout quand le Paris-Dakar vous donne envie de hurler..

L'auteur nous a faussé compagnie voilà un an tout juste. Il travaillait au récit de son dernier voyage. Une Colombie de fin du monde. Sur la route, vers Medellin...

CISIA : Un appel du Comité International de soutien aux intellec-tuels algériens

Il n'a pas son pareil pour vous faire sentir la sécheresse du désert mojave. Mais entre les espaces vides de l’Amérique, il y a les villes et dedans, les écrivains. Un entretien avec Alain Dugrand.

Ou plutôt le retour du légendaire Oncle Dug, qui fut à Libération le grand découvreur de la littérature noire. Patrick Raynal: “ C'était le bon temps; j'achetais tous les livres qu'aimait Oncle Dug et les jours passaient, tranquilles. Et puis Dug a disparu et il a fallu chercher les bons livres soi-même”

Jacques Meunier : Glen Baxter et la couverture de Gulliver: Galères et contretemps

Méditerranées (avril 1998)

Méditerranées
Librio, 96 pages, 10 francs
Avril 1998
 
Une anthologie proposée par Michel Le Bris et Jean-Claude Izzo
 
Mohammed Choukri

Mahmoud Darwich
Assia Djebar

Thierry Fabre
Gamal Ghitany

Jean-Claude Izzo
Jacques Lacarrière

Erri de Luca
Carlo Lucarelli 

Amin Maalouf
Malika Mokeddem 

Orhan Pamuk
Dominique Sigaud


HISTORIQUE


Présentée comme une anthologie par Librio en partenariat avec le festival, en avril 1998, ce petit volume avait été conçu comme une sorte de « numéro zéro » d’une nouvelle formule de « Gulliver ».
L’idée d’une revue largement diffusée, à un coût défiant toute concurrence nous avait séduit. C’était aussi une histoire d’amitié entre Jean-Claude Izzo et moi : je n’avais accepté de relancer la revue qu’à la condition de la réaliser avec lui.. Le succès de cette anthologie devait nous inciter à poursuivre.

AVANT-PROPOS


La Méditerranée matrice de notre monde, zone de tous les brassages et de toutes les fractures, sans cesse déchirée, meurtrie, et toujours renaissante, hantée par la tentation du tragique, que l'on se dit, parfois, condamnée au malheur, qu'il ait nom intégrismes, fascisme, nationalismes, « où depuis des millénaires », écrit Jean Giono, « s'échangent les meurtres et l'amour ».

Mais Méditerranée, aussi, mère des cultures, dans un flamboiement créateur sans équivalent peut-être dans l'histoire, quand s'opposent et s'illuminent l'Orient et l'Occident.

Méditerranée millénaire, où le passé, jamais, ne se laisse oublier, mais où nous pressentons pourtant que se joue - pour le meilleur ou pour le pire ? - une des figures possibles de notre avenir. Et cette évidence troublante, dans les déchirements, les heurts, jusqu'au bord du gouffre -en a-t-on jamais pu faire le tour sans être arrêté par une guerre ? -, d'une identité méditerranéenne plus forte que les forces qui tendent à la détruire.

Savants, idéologues, politiques ont là-dessus bien des discours. Mais ne sont-ce pas les artistes, les écrivains, les peintres, les musiciens, par-delà les cris de guerre, les anathèmes et les slogans, qui disent le plus fortement cet avenir possible - en ceci, au moins, par l'évidence de leurs œuvres, qu'ensemble ils tissent, sauvent, recréent cet imaginaire méditerranéen qui est ,comme leur demeure ?

C'est pour cette conviction têtue que nous avons choisi de réunir, à l'occasion du Festival Étonnants Voyageurs 1998, les principaux créateurs des deux rives de la Méditerranée. Et c'est pour cela aussi que Librio a choisi de s'associer à cette entreprise en publiant ce recueil de textes, essais et nouvelles, de quelques-uns des participants à ces journées. Pour dire les visages multiples et pourtant mystérieusement accordés de la Méditerranée aujourd'hui.

Michel LE BRIS

SOMMAIRE

Michel Le Bris, Avant-propos
Thierry Fabre, Le Noir et le Bleu
Jean-Claude Izzo, Marseille, la lumière et la mer
Malika Mokeddem, La mer, l'autre désert  
Dominique Sigaud, Lettre au directeur du Festival  
Assia Djebar, Le retour du père
Jacques Lacarrière, A propos de la Méditerranée
Erri De Lucca, L'île
Orhan Pamuk, La mer Blanche est d'azur
Carlo Lucarelli, Chi va piano
Garnal Ghitany, L'énigme de Vimpasse Tablâoui
Mahmoud Darwich, Pour mémoire pour oublier
Mohammed Choukri, Racines et immigration
Amin Maalouf, Construire la Méditerranée

Dire le monde (Août 1998)


Dire le monde (Gulliver No 1, Librio)
Librio, 96 pages, 10 francs
Août 1998

Maïssa Bey
Françoix Bon
Pascal Dessaint
René Frégni
Jim Harrison
Martine Laval
Gérard Mordillat
Jean-Pierre Ostende
Jean Vautrin


Revue littéraire trimestrielle fondée en 1990 par Michel Le Bris, Olivier Cohen et Alain Dugrand

Directeur de la publication : Michel Le Bris
Rédacteurs en chef : Michel le Bris et Jean-Claude Izzo

SOMMAIRE


Michel Le Bris, Éditorial
Jim Harrison, Entretien avec Brice Mathieussent
Jean Vautrin, Pour un roman noir métis et asymétrique
François Bon, Langres, un soir
Maïssa Bey, La guetteuse de l'aube
Pascal Dessaint, Le lundi est un jour terrible pour l'hôtellerie
Martine Laval, Dimanche
René Frégni, Je vous ouvrirai les yeux bandés
Jean-Pierre Ostende, Idéal jeune homme, solution sans projet
Gérard Mordillat, Artaud visites

EDITORIAL

« Dire le monde »... On l'avait oublié, à force de la vouloir servante des idéologies, succursale des sciences humaines, vouée à l'exploration des psychologies, ou simple jeu de mots : la littérature n'est jamais aussi vivante, fascinante, inventive, nécessaire que lorsqu'elle s'attache à capter, à révéler, à inventer la parole vive du monde.

On l'avait oublié - on le redécouvre. Oui : la littérature française, insensiblement, est en train de changer. Parce que le monde change. Avec son cortège d'horreurs, de bassesses, de folies - sans doute. Mais dans l'effervescence, aussi, d'une recréation, le bouillonnement de nouveaux rythmes, l'évidence de paroles neuves. Tous repères envolés et les idéologies mortes, qui nous le rendaient si lisse, et sans plus de mystère, voilà que le monde - c'est-à-dire autrui, c'est-à-dire nous-mêmes -nous est devenu, sans que nous y prenions garde, de nouveau étranger. Et nous attendons de nouveau de la littérature qu'elle nous le dise, ce monde, qu'elle nous le donne à voir, nous le rende un peu plus lisible. Comme le fit en son temps le Voyage au bout de la nuit, de Céline, ou comme le firent les romans noirs de Chandler et de Hammett.

On l'avait oublié, à force d'entendre marteler cette « exception française » supposée nous réserver par privilège la gestion de l'universel, dans le ciel pur des idées, loin des contingences ordinaires et des rumeurs vulgaires de ce bas monde - et cette « tradition romanesque française » si attachée aux seules évanescences psychologiques ou aux jeux formels : aux étrangers, en somme, aux autres, aux naïfs, aux vulgaires, les foisonnements de la fiction, le frisson de l'aventure, le tumulte du monde, le goût âpre et violent du grand dehors, à nous, Français, la claustrophobie élégante des littératures de laboratoire...

On l'avait oublié - et voilà qu'elle est là, devant nous, bien vivante. Avec de nouveau un furieux goût pour le réel. Et c'est un mouvement de fond, en train de modifier durablement le paysage culturel : voyez, au cinéma, le succès de films comme Marius et Jeannette ou La Vie de Jésus - juste au moment où nous finissions par nous demander si nous étions à jamais voués à ne connaître d'autre choix que celui, débilitant, entre les adaptations exténuées des classiques du Lagarde et Michard, et les frêles émois adolescents. Et ce n'est pas, croyons-nous, tout à fait un hasard si l'initiative de soutien aux sans-papiers est partie d'une initiative de cinéastes, d'écrivains, d'artistes, et non d'intellectuels pétitionnaires : autre facette d'un nouveau souci du réel.

On l'avait oubliée - en fait, elle était déjà là, mais nous ne la voyions pas. Et il faudra bien dire un jour, sans vains détours, comment une nomenklatura arrogante installa, ces dernières décennies, son pouvoir sur les Lettres - ces années de démolition, au nom du Signe-Roi (structuralisme oblige!), et ces années de résistance, aussi, des raconteurs d’histoires réfugiés dans les « marges », B.D., science-fiction, littérature de voyage, littérature noire. Elle était déjà là, passagère clandestine, elle éclate aujourd'hui au grand jour, occupe de plus en plus d'espace. Le phénomène le plus étonnant de ces dernières années est assurément cette effervescence de la littérature « noire » française et la manière dont tous ces auteurs venus de la « périphérie » (de la banlieue ?) des Lettres occupent peu à peu la scène littéraire. Preuve peut-être que celle-ci était vide, depuis déjà un moment...

Oui, le phénomène majeur de ces dernières années - et non ces produits jetables que nous propose à chaque rentrée littéraire un médiocre marketing littéraire, soldés dès l'hiver, dont « l'autofiction » semble le dernier avatar (1).

Dès sa naissance (2), en 1990, Gulliver choisit de porter en sous-titre « Quand les écrivains redécouvrent le monde » - autant dire que notre exigence vient de loin. Et c'est dans le même mouvement, avec les mêmes convictions, que je créai à la même époque la collection « Voyageurs » aux éditions Payot et le festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. Au fil des ans la revue devait rassembler une assez étonnante brochette d'écrivains du monde entier, tous soucieux comme nous d'affirmer l'urgence de cette « littérature-monde » : L'écriture voyage, Un monde très noir, World Fiction, Ecrire le sport, Un monde en morceaux, Israël Palestine : autant de numéros que l'on peut dire aujourd'hui, je crois, de référence.

Gulliver renaît, grâce à Librio. Et avec Jean-Claude Izzo : neuf éditions dEtonnants Voyageurs nous auront permis d'éprouver nos connivences esthétiques, ainsi qu'une solide amitié. Quoi de plus naturel, dès lors, que de décider de vivre cette nouvelle aventure, aussi, en commun ?

Le livre consacré par Librio à la Méditerranée, au printemps dernier, en association avec Etonnants Voyageurs aura servi de déclencheur. N'était-il pas, dans sa forme, une sorte d'avant-goÛt de ce que pouvait être une nouvelle formule de la revue ? La réponse des lecteurs, massive, aura été pour nous tous un précieux encouragement. Voici donc le premier numéro d'une nouvelle série : 96 pages, 10 francs, un tirage initial de 40 000 exemplaires. Et dix écrivains français, pour marquer cette rentrée. Qui dit mieux ? C'est aussi, cela, une petite révolution, dans le monde des revues littéraires. Si Gulliver voulait affirmer l'exigence d'une littérature-monde, la revue souhaitait aussi trouver une autre manière de le donner à lire, au plus large public, loin des petites chapelles et des réseaux confidentiels: grâce à Librio, c'est chose faite.

P.-S. : Le prochain numéro de Gulliver, qui paraîtra début février, sera consacré à la musique. N'est-ce pas celle-ci qui nous a donné d'abord à découvrir, à entendre le monde qui naissait, métissé, coloré ?


Michel Le Bris

- Ou la contemplation de son nombril comme finalité de l'art. Tout dépend, évidemment, de la grandeur de ce nombril. Une remarque, à la réflexion de ces nouveaux précieux : la littérature de voyage ne serait-elle pas la forme la plus haute de leur ~ autofiction » - non pas, évidemment, d'un ego s'épuisant dans la contemplation de son miroir, mais d'un moi concassé, transformé, révélé, nettoyé de son « trop-plein de soi » et de ses petites ruses par l'épreuve du dehors - du monde?
- A laquelle furent associés Alain Dugrand et Olivier Cohen - et je n'oublie pas le rôle, discret mais ô combien précieux, que joua alors Francis Bueb, qui plus tard devait créer, dans les conditions que l'on sait, le Centre André-Malraux à Sarajevo.




Musique (1999)

MUSIQUE (Gulliver No 2, Librio)
Librio, 96 pages, 10 francs

Bernard Loupias
Saul Williams-
Jessica Care Moore
Perry Henzel
Roto Diez
Patrick Raynal
Didier Henry
Terry Southern
 Lucic Mad
Minna Sif
Nik Cohn

Directeur de la publication : Michel Le Bris
Rédacteurs en chef : Michel Le Bris, Jean-Claude Izzo

SOMMAIRE


Michel Le Bris, Body and Soul
Bernard Loupias, Spiritual Unity
Saul Williams, Cha clac clac
Jessica Care Moore, Introducing Saul Stacey Williams
Perry Henzel, Power Game (extrait)
Rolo Diez, Tango
Patrick Raynal, Crossroad
Didier Henry, Musiques de la maison penchée
Terry Southern, Tes trop à la coule, mon gars
Lucio Mad, Rap guérilla à Brazza
Minna Sif, La Silicionne Vallée
Nik Cohn, Rock and roll à Derry
 
EDITORIAL


Body and Soul

« Body and Soul », dit plus loin Bernard Loupias — corps et âme, et ce qui les lie, les révèle à nous, les porte à incandescence, dans un cri, un rythme, une mélodie : les musiques, du moins celles qui importent, sont toujours, indissolublement, des corps et des âmes. Cette musique que je viens d'écouter, qui m'a bouleversé dans l'instant, qui me touche, me semble-t-il, dans ce que j’ai de plus secret, de plus intime, ne dirait-on pas qu'elle a été écrite pour moi, et moi seul ? Et pourtant, c'est aussi sur ses rythmes que d'autres se trouvent pareillement émus, que des corps et des âmes se touchent, se mêlent, se sentent vibrer de concert... Mystère de la musique, qui crée de « l'être ensemble » par le rythme — par la part de nous-mêmes qu'à l'instant nous allions dire la plus singulière, la plus intime, loin des raisons raisonnantes, des codes et des lois...
Body and soul, oui, et c'est à travers elle, nous le voyons bien chaque jour,
malgré le matraquage du « show-biz », tout ce qui conspire à en faire un bruit de fond, que partout, de par le monde, des artistes, des hommes, des communautés s'affirment, résistent, inventent des langages, des sons, des rythmes inouïs, pour tenir debout encore, toujours, malgré tout, conjuguent l’universel au singulier de leurs souffrances, réinventent sans cesse un universalisme vivant.
Oui, c'est d'abord par la musique que se dit le monde qui naît...
Paroles et musique : une vieille histoire. Qu'est-ce donc qui lie si intimement, depuis toujours, musique et littérature ? Ceci, sans doute, qu'il y a de l'indicible. Ceci, qu'il y a dans les mots, 'qui les sous-tend, gronde en eux, comme une puissance étrangère, un au-delà des mots, sans lequel il n'y aurait pas de mots.

Et c'est bien parce qu'il y a de l'indicible, qu'il y a de la littérature, c'est bien parce que, cet au-delà, nous ne pouvons que le suggérer en creux, que nous continuons, encore et encore, à écrire.

Au commencement, il y a le souffle, dans les tréfonds, qui devient rythme. Sur lequel se posent les mots. Qui, portés par lui, prennent sens. « Le génie, c'est le sens du rythme », a écrit Novalis. Le rythme, au cœur même du mystère poétique : sans rythme, pas de poème. Sans rythme, pas de musique. Le rythme, donc, comme ce qui renvoie à cet au-delà dont tout procède. Et la musique comme ce qui nous fait toucher, corps et âme, à ce mystère...

Bernard Loupias, qui s'engage corps et âme dans un texte qui nous ramène à l'essentiel — à cet incendie, en nous, sans lequel rien ne vaut. Saul Williams, la nouvelle voix du « slam ». Perry Henzel, une figure de légende du reggae. Nik Cohn, peut-être le seul écrivain du rock and roll. Et Rolo Diez, à propos du tango. Patrick Raynal, ou la légende du blues. Terry Southern, sur le jazz, et certains de ses adorateurs. Et Lucio Mad, et Didier Henry, et Minna Sif, de nouvelles voix pour dire, chacune à sa manière, comme la musique dit le monde aujourd’hui.
Body and soul...
 
Et en cadeau au courageux lecteur, ce beau texte de Bernard Loupias…


Bernard Loupias

Spiritual Unity

C'est une des plus belles photos de jazz que je connaisse. Elle est signée Roy DeCarava. La photo est « bougée », tremblante. Coltrane pleure dans les bras de Ben Webster. Un père console son enfant. Je ne sais rien de ce cliché. Personne ne saura jamais pourquoi Traire pleurait, ni quel secret ces deux-là partageaient. Comme dirait Godard, ce n'est pas juste une image, c'est une image juste. Donc un mystère. Comme le jazz. Le jazz ? Mais lequel ? L'autre. Celui qui n'est pas devenu cette affligeante sous-division de l'industrie culturelle, cette marotte des officines de tourisme. Dans LHomme sans contenu (Circé), Giorgio Agamben, le philosophe italien, décortique ce processus universel de dégradation de l'art, perçu comme force vitale, en culture marchande : « C'est seulement parce que l'art est sorti de la sphère de l'intérêt pour devenir simplement intéressant qu'il trouve auprès de nous un si bon accueil. »

En 1954, Louis Armstrong a dit quelque chose d'inouï, à quoi personne n'a vraiment prêté attention : « Notre musique est un ordre secret. » Pour qui sait écouter, « quelque chose » relie Louis Armstrong à Robert Johnson, au Duke, à Lester, à Bird, à Mingus, à Trane, à Billie, à Ayler, à Sun Ra — « passants considérables » déjà partis pour d'autres mondes. Et encore à Ornette Coleman, à Cecil Taylor, à Milford Graves, à Charles Gayle, à David S. Ware, à William Parker, qui sont toujours parmi nous, et défendent au prix fort (mépris, indifférence, ostracisme) une vision poétique du monde. Et forcément politique quand tout (le racisme, le show-biz, la vulgarité) vise à notre anéantissement.

Soixante ans avant Agamben, Antonin Artaud écrivait dans sa préface au Théâtre et son double: « Au Mexique ( ... ), il n'y a pas d'art et les choses servent. Et le monde est en perpétuelle exaltation. A notre idée inerte et désintéressée de l'art, une culture authentique oppose une idée magique et violemment égoïste, c'est-à-dire intéressée. Car les Mexicains captent le Mana, les forces qui dorment en toute forme et qui ne peuvent sortir d'une contemplation des formes pour elles-mêmes, mais qui sortent d'une identification magique avec ces formes. Et les vieux Totems sont là pour hâter la communication. » Aujourd'hui, Taylor, Gayle, Graves et tant d'autres sont nos chamans. Ils incarnent l'idée que nous nous faisons du jazz : celle d'un rituel destiné à réveiller « les dieux qui dorment dans les Musées » (ne pas compter sur le taxidermiste Wynton Marsalis pour le faire : voici un excellent conservateur — le mot lui va comme un gant — pour le musée du jazz), à faire descendre parmi nous l'amour et la beauté dans toute leur violence et leur terrible douceur. Ce qui ne va pas sans rompre radicalement avec quelques petites habitudes. « Briser le langage pour toucher la vie, ajoutait encore Artaud, c'est faire ou refaire le théâtre » (le jazz) ; et l'important est de croire que n'importe qui ne peut pas le faire, et qu'il y faut une préparation. Ceci amène à rejeter les limitations habituelles de l'homme et des pouvoirs de l'homme, et à rendre infinies les frontières de ce qu'on appelle la réalité.

Qu'on tente l'aventure, on entre dans un univers étrange, « surréel ». Que de ricanements quand Albert Ayler affirma qu'il jouait « la musique des anges » ! David S. Ware a un jour confié avoir entendu cette « musique des sphères » : « J'étais assis tranquillement chez moi, et tout à coup cette musique incroyable a surgi. Je me suis demandé d'où elle venait, elle semblait provenir d'un poste de radio que je ne voyais pas, et j'ai réalisé brusquement que ça se passait dans ma tête. Ça n'a duré que quelques instants à peine, et puis ça s'est arrêté. » Certains jurent encore avoir vu la contrebasse de William Parker léviter lors de certaines nuits particulièrement intenses, on peut sourire. Mais comme le disent les hassidim à propos de leur maître spirituel, le Baal Chern Tov : « Ceux qui croient toutes les histoires miraculeuses que l'on raconte à son sujet sont des idiots. Mais ceux qui n'en croient aucune sont des imbéciles. »

Nos « festivals » n'invitent guère ces gens-là. Trop « difficiles », trop « élitistes », « invendables », disent-ils. Ce qu'ils veulent: du jazz qui ressemble à l'idée folklorique qu'ils s'en font, qui équilibre leur budget. Misérable. Comme le disait Francis Marmande l'été dernier en conclusion d'un mémorable article sur le festival Jazz à Marciac : « La haine de la pensée se porte bien. »

On dira que je ne cite ici que des noms de musiciens noirs américains. Je prendrai toujours cette remarque pour une insulte. Qui s'étonnerait, s'agissant de flamenco, que l'on s'intéressât en priorité à ce qui se trame en Andalousie plutôt qu'en Suède ? Le jazz est universel. Soit. A condition de ne jamais oublier cette maxime lumineuse de Manuel Torga, l'écrivain portugais : « L'universel, c'est le local moins les murs. » Le jazz a une histoire qu'il convient de ne pas « réviser ». Abbey Lincoln, qui n'a pas de mots assez durs pour tous ceux qui voudraient enfermer le jazz dans un ghetto afro-centriste, a toujours le regard qui se voile quand elle évoque les violences, les humiliations qu'ont dû surmonter les Noirs d’Amérique depuis quatre siècles. Aujourd'hui, les clameurs célestes des saxophones de Charles Gayle ou de David S. Ware désintègrent les délires consensuels en vogue. « On » supporte mal ces transes entre extase et terreur. Elles renvoient à une réalité proprement insupportable : le jazz est né d'un enfer de chaînes, de fouets, de lynchages et de viols. Pour tous ceux qui ne veulent pas voir ce qu'ils ont sous les yeux, on rappellera que le cauchemar continue, l'AmériKKKe de la haine se porte toujours comme un charme : entre 1995 et 1996, trente-quatre églises noires ont été brûlées ou saccagées dans le Deep South. Dans la nuit du 6 au 7 juin, à Jasper, Texas, James Byrd, un Noir de quarante-neuf ans, a été attaché par les chevilles à l'arrière d'une camionnette par trois Blancs affiliés au Ku Klux Klan et traîné pendant cinq kilomètres. Abner Louima, un Noir américain d’origine haïtienne, a été passé à tabac puis sodomisé avec une matraque par plusieurs officiers de police dans un commissariat de Brooklyn. La liste est longue.

Face à ces forces de mort, le jazz est la trace ineffaçable du geste prométhéen accompli par ceux qui surent transcender cette nuit des corps et des âmes (« Body and Soul ») pour offrir au monde une beauté neuve où triomphait leur humanité. L'universalité du jazz est là. Pas ailleurs. Son histoire est celle d'une fuite, d'un « marronnage » esthétique et spirituel. Comme ces esclaves qui s'enfuyaient dès leur arrivée dans le Nouveau Monde pour vivre libres, tous ceux qui ont porté le jazz au plus haut, d’Armstrong à Coltrane, ont obstinément coupé les ponts derrière eux pour préserver l'essentiel : la liberté de rêver, d'inventer, de penser malgré tout et en dépit de tout. C'est la grande leçon de vie qu'à travers son art majeur la diaspora noire d'Amérique a donnée à ce siècle.

Le contrebassiste William Parker organise depuis trois ans, chaque printemps, un festival « free », le bien nommé , Visions », qui aimante irrésistiblement les musiciens qui partagent son rêve d'une humanité réconciliée. Ils viennent du monde entier: « Spiritual Unity », disait le titre d'un des plus beaux disques d'Albert Ayler. Un des trios de William Parker réunit Assif Tsahar, un jeune saxophoniste israélien, et la batteuse Susie Ibarra, originaire des Philippines. La Great Black Music selon William Parker est une utopie réalisée aux couleurs de l'arc-en-ciel. « Music is the healing force of the universe » (Ayler, encore). On n'en démordra pas.

Né à Figeac, en 1954, Bernard Loupias est le monsieur Musique du Nouvel Observateur depuis 1991, où, après six années passées à Libération, il défend avec enthousiasme une idée exigeante du jazz. Et nous n'imaginions pas d'autre place que la première, en ouverture du numéro, pour ce superbe texte...