07.09.2005
Présentation
"Saint-Malo Etonnants Voyageurs, l'Album" a été publié en 1999 par les éditions Arthaud, à l'occasion du 10e anniversaire du festival. L'album n'est plus disponible dans le commerce. Si vous souhaitez l'acquérir, merci de contacter l'association (23 euros + frais de port, chèque libellé à l'ordre d' Etonnants Voyageurs)
144 pages, 126 photographies
Photographies :
Daniel Mordzinski
Textes :
-Alain Bombard
-Michel Chaillou
-Daniel Chavarria (Uruguay)
-Francisco Coloane (Chili)
-Raphaël Confiant
-James Crumley (USA)
-Didier Daenincks
-Jean-François Deniau
-Michel Déon
-Alain DUgrand
-José Manuel Fajardo (Espagne)
-Jim Harrison (USA)
-Jean-Claude Izzo
-Jacques Lacarrière
-Gilles Lapouge
-Ed Mc Bain (USA)
-Jean Malaurie
-Jacques Meunier
-Lavaro Mutis (Colombie)
-Erik Orsenna
-Patrick Rambaud
-Patrick Raynal
-Luís Sepulveda (Chili)
-Paco Ignacio Taïbo II (Mexique)
-Jean Vautrin
-Georges Walter
-James Welsh (USA)
Autre photographes ayant participé à l'ouvrage :
Ulf Andersen, Sophie Bassouls, RIchard Dumas, John Foley, Isabelle Levy, Louis Monier, Alain Roux, Horst Tappe
18:41 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Editorial
Saint Malo du monde entier
Dix ans… Pour nous tous, c'était hier à peine. Et pourtant, quelle aventure ! Et tellement de souvenirs, de rencontres, de mo-ments inoubliables — jusque tard dans la nuit, souvent, autour d'un verre, et même de plusieurs… Avec cette fierté de pouvoir relire aujourd'hui l'éditorial de la première édition et de se dire que nous avons tenu le cap : « pour une littérature voyageuse, aventureuse, ouverte sur le monde, soucieuse de le dire. » En appelant à soi, di-sais-je alors, tous les petits enfants de Stevenson et de Conrad de par le monde… Pari tenu.
Grâce à tous les écrivains qui se sont retrouvés autour de cette idée, de ce désir d'une littérature de plein vent. Et qui tous ont répondu à notre invitation de célébrer comme il se doit ces dix années, mes complices, depuis le début : Alvaro Mutis, Francisco Coloane, Luis Sepulveda, James Crumley, Jim Harrison, les écrivains du Montana, les écrivains indiens, les "travel writers", Ignacio Paco Taïbo II, pour ne citer que ceux qui viennent de loin — et tous les autres, que vous retrouverez un peu plus loin. Allons ! La littérature reste la plus belle des aventures, pour peu qu'on ose en-core créer des mondes où se risquer le cœur battant, pour peu qu'on garde l'ambition de le dire, le monde, d'en restituer la parole vive, de la porter jusqu'à l'incandescence, pour peu qu'on ose encore des livres-monde, vastes, généreux et terribles, comme la vie — quoi qu'en puisse pré-tendre les « nains au teint pâle » que vilipende plus loin l'ami Vautrin.
Daniel Mordzinski a eu l'idée de cet album, et c'est largement grâce à son obstination que celui-ci pu voir le jour. Il tenait à ras-sembler autour de lui les amis photographes présents depuis le premier jour, qui comme lui ne manqueraient sous aucun prétexte le render-vous malouin. Les écrivains contactés ont répondu aussitôt, par des textes très divers où il me semble que se dit par petites touches ce qui fait l'esprit si singulier du festival. Et je serais le der-nier des ingrats si je ne saluais pas ici René Coanau, le maire de Saint-Malo, qui a fortement contribué à rendre cet album possible, comme il prenait sans hésiter, il y a dix ans, le pari de faire sien le projet quelque peu exalté que j'étais venu lui présenter. N'était-ce pas la meilleure façon, avait-il lancé, de conjuguer l'amour des livres et l'imaginaire de cette ville à nulle autre pareille ?
Saint-Malo, décidément, du monde entier.
Michel Le Bris
12:22 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Alain Bombard
Il est des lieux magiques où la pensée se concentre. Saint-Malo, tous les ans, joue ce rôle et nous invite au nom de Baudelaire. Michel Le Bris nous y reçoit sous le beau titre Etonnants Voyageurs. Et c'est Baudelaire qui nous accueille.
Pour tous les écrivains qui se pressent devant leurs lecteurs, c'est une joie de se rencontrer à nouveau, une fois l'an.
L'un écrit la Montagne et son voisin le Fleuve.
Personnellement, je me tourne vers nos maîtres : les Grands Navigateurs du passé.
Etre un auteur suppose qu'on se lance à raconter l'imaginaire. Je vais faire un aveu : je n'ai aucune imagination. On me dit que je raconte bien. J'essaye ensuite d'écrire ce que j'ai dit.
Et c'est la vie d'Alexander Selkirk que je raconte à ceux qui croient que Daniel Defoe a « inventé » « Robinson Crusoé ».
Ou c'est de Slocum que je parle. Il est notre grand-père à tous, les navigateurs d'aujourd'hui. A la fin du XIXe siècle il est le premier Circum-navigateur à la voile en solitaire. Vous savez maintenant pourquoi le bateau de Bernard Moitessier s'appelait le Josuah.
Et Bougainville qui pardonna à son botaniste Commerson d'avoir présenté son disciple Baret. Un incendie révéla plus tard que c'était sa maîtresse. En reconnaissance ce botaniste donna le nom de « bougainvillée » à une fleur découverte à Madagascar !
Comment a-t-on pu confier à Magellan la flotte lancée à la recherche du passage de l'ouest ! La moitié des navires étaient portugais, l'autre moitié espagnols. Croyez-vous que l'on aurait pu, au XIXe siècle faire combattre des soldats français sous commandement anglais, en Afrique, au milieu de la compétition coloniale ? La fin de Magellan fut désastreuse.
Outre les mers, il y a les pôles. Au nord c'est Peary contre Cook : lequel a gagné ? Pour l'Antarctique c'est une course implacable et Amundsen, mangeant ses chiens, écrase Scott, nourrissant ses poneys.
Voilà où le manque d'imagination vous sert : raconter le voyage des autres.
Mais, à mes débuts, j'ai voyagé moi-même et ce fût l'Hérétique, un radeau pneumatique, sans vivres et sans eau en soixante-cinq jours à travers l'Atlantique, pour aider les naufragés à survivre.
Et, miracle de la jeunesse, ces héros modernes de la route du Rhum, du Vendée-Globe, me disent que je fais partie du rêve qui les a conduits sur l'océan. Thierry, Christophe, Catherine et tous les autres. Peut-être ainsi ai-je mérité d'être un des « Etonnants Voyageurs ».
12:22 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Nicolas Bouvier
La vie m'apparaît comme une aventure drolatique et pathétique qui se conclut par une disparition. En milieu bourgeois — celui de mon enfance — ces trois aspects sont volontiers biffés. Un homme vraiment drôle est plus craint qu'un extrémiste de droite ou de gauche même armé jusqu'aux dents. Contre les dog-matismes, même les plus durs, il y a des parades et des antidotes. Contre l'humour qui met le roi tout nu, il n'y en a pas. Le pathétique n'est bien considéré que dans la musique symphonique. Quant à la mort que nos prédicateurs nous rappellent pédagogiquement chaque dimanche, l'index levé, elle est en fait évacuée du quotidien. Chez nous aucun véhicule ne fait moins de bruit qu'un corbillard : les gants, la politesse beur-rée des croque-morts ! Le seul geste touchant qui nous reste, ce sont tous ces inconnus, qu'il pleuve ou qu'il vente, qui se découvrent au passage d'un cer-cueil. Façon de saluer malgré tout la camarde. Les vieillards meurent de moins en moins dans leur mai-son ; on les en chasse comme des locataires insol-vables. Cette conduite est le fruit d'une peur hygié-nique et erratique ; elle prive le logis, ses odeurs, ses couleurs familières, d'une de ses deux fonctions es-sentielles : accoucher la vie et accoucher la mort. Une mort accompagnée du respect et des présences, aux-quels nous avons tous droit, sanctifie une maison bien plus qu'elle ne la dévalorise. A une femme éplorée qui lui demandait de ressusciter son enfant, le Bouddha Cakyamouni avait répondu : je pourrais le faire si tu me montres une seule maison du village qui n'ait ja-mais connu le deuil. Ces réflexions sans aucune mor-bidité complaisante, mais on étiole la vie en effaçant la mort, on truque l'épure les solides ont toujours une ombre. Et plus ils sont solides, plus l'ombre est riche dans les noirs. Les incomparables chants sevdalinka de Bosnie, bourrés jusqu'à la gueule de tragique et de sang, viennent percer et ranimer ce cœur que nous négligeons si souvent. Les déchirants myrologues épi-rotes ont une vertu roborative, comme la mystérieuse épitaphe des tombes crétoises ou cypriotes « réjouis-toi — d'être dessus ou déjà dessous » — qui résume en un mot toute l'ambiguïté de nos attachements et de nos espoirs. Lorsque dans la nouvelle d'Adalbert von Chamisso, Peter Schlemil vend son ombre à Lucifer au terme d'un contrat frauduleux, il lui vend sa mort et donc son âme. Là encore, il y avait un blanc de la carte que j'ai cherché à combler en furetant timidement vers seize ou dix-sept ans dans une Europe encore en ruine mais d'une fraternité qui a bien disparu depuis. Les cendres sont chaudes et le béton neuf est froid. Ne pas voir ici une apologie du cataclysme ou de la vio-lence que je déteste. Un simple constat : les gens dé-munis de tout se retrouvent malgré le peu qu'ils sont plus riches qu'ils n étaient protégés par tous leurs emballages et molletons. Dans cette leçon, la vie de voyage avec les risques et les surprises qu'elle com-porte m'a rendu plus attentif aux êtres, aux couleurs, au grain d'un moment, à une musique qui peut vous être enlevée le lendemain, car du même coup cette vie m'a rendu ma mort, part prenante de tout ce qui nous arrive de bon. Dans mon premier livre l'Usage du monde, j'ai pu écrire : « Etre heureux me prenait tout mon temps. » Dans cet atelier venté et poussiéreux, sorte d'immense grange informe construite autrefois probablement à des fins pénitentiaires, et que se par-tageaient journalistes pigistes, peintres en mal de consécration, chiffonniers slovènes ou ferrailleurs gi-tans, nous nous réveillions — mon compagnon de voyage et illustrateur de cette première aventure — plus de bonheur que de bonne heure. C'était à Belgrade, que nous connaissions un peu tous deux, en juillet 1953. La mort, un peu de violence alcoolique, quelques modestes tracasseries policières — étaient bien entendu au menu. C'est là que j'ai appris le res-pect de ce milieu zonard où se trouvaient aussi beau-coup de grands bourgeois déchus qui faisaient excel-lent ménage avec d'autres cloches devenues telles pour d'autres raisons. Lorsqu'un des renards de ce grenier avait réussi un « coup » — vendre une aqua-relle à la municipalité ou douze leçons de piano à la fille d'un grossium du parti (Mozart évidemment) —, nous connaissions des dîners aux chandelles, chande-liers dépareillés et nappes damassées reprisées, sau-vés de nous ne savions plus quelle catastrophe, valeu-reux effort de toilette avec des chemises limées, des épouses poudrées en catastrophe, mais nous le savions tous — nous n'étions, malgré nos chemises lavées au bord de la Save avec beaucoup de sable et un peu de savon au milieu de matrones dont les propos obscènes nous pétrifiaient, pas plus élégants qu'eux. C'est dans ces moments de convivialité que j'ai fait l'apprentis-sage des deux seules vertus qui m'en imposent : la gaieté et le courage.
Nicolas Bouvier
12:21 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Michel Chaillou "Le cœur liquide de l'océan, contre son propre cœur…"
Dès que le navire est parti, dès qu'il a franchi le goulet du port, on est dans l'aventure. Pourtant, prenez les journaux de bord des navigateurs : il ne s'y passe rien ils sont truffés de détails anodins, presque puérils. C'est une tasse qui tombe, à telle heure, à cause d'un coup de tabac… Il n'empêche : le moindre de ces faits devient passionnant, parce qu'il est porté par la surface menaçante de la mer. L'ordinaire est transfiguré, revigoré par l'écume. Et c'est bien cela, l'aventure : la confrontation entre un univers dangereux, hostile, qui peut se dresser à chaque instant contre la coque, et l'aspiration intérieure vers la tranquillité, la domestication. On recrée sa maison, mais au cœur d'un élément sauvage, dans une solitude crénelée de vagues.
Sur l'océan, tous les dangers, toutes les aventures demeurent en attente. L'océan les retient captives. En prenant la mer, on dénoue les captivités de ces différentes aventures. Comme un cheval, qu'on libère de son écurie, qui vous entraîne et que l'on tente d'apprivoiser.
Et puis, la solitude… En pleine mer, on voit l'étendue de son esprit, la surface de l'océan vous renvoie sans cesse l'image de vos pensées, le martèlement de votre pensée contre les parois de votre crâne, qui sont aussi celles de la cabine, du bateau. Je lisais qu'un navigateur, pendant la récente course autour du monde, avait été obligé de mettre en route un générateur, pour échapper au bruit de la mer. Je suis sûr que les marins entendent encore longtemps l'océan, quand ils sont revenus sur terre. C'est une caverne qui mugit à leur oreille… pas besoin, comme dans les histoires d'enfant, d'écouter un coquillage. Ils entendent le cœur liquide de l'océan, qui bat contre leur propre cœur, le halètement profond de la mer contre la pulsation du navire. Ils sont comme dans un monastère, mais ici le monastère est entouré d'un désert liquide.
L'écriture ressemble à la navigation. Quand on commence un livre, on s'enferme dans une cabine. Il faut trouver une langue, qui est l'océan sur lequel on vogue. Tant qu'on n'a pas cette langue, il est impossible de partir, on est en cale sèche… Le bateau, ensuite, on le construit de ses propres mains, à l'aide des premiers mots qu'on emploie. Et puis on se calfeutre à l'intérieur de ces mots, avec des hublots pour voir à l'extérieur.
Michel Chaillou
12:20 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Daniel Chavarria
C'est en 1571 que sir Francis Drake vit pour la première fois un lamantin, ce mammifère qui hante les eaux antillaises. Et c'est un esclave marron de Cuba qui lui a appris à le traire et à fabriquer un fromage dont la râpure, diluée dans du rhum et de la salive de tabac mâché, formait une crème si miraculeuse qu'il suffisait d'en frictionner le crâne d'un chauve pour que celui-ci retrouve une abondante chevelure en quelques jours.
Sir Francis, vassal et amant de la reine Elizabeth, très chauve, comme chacun sait, ordonna une grande chasse aux lamantins, les fit traire, confia la mastication du tabac à plusieurs prisonniers espagnols et rentra à Londres muni d'une grande cargaison de crème « lamantine ».
Her Majesty vomit tout son soûl, mais pas une seule mèche de cheveux ne parvint à orner son crâne en deux mois. S'estimant jouée, elle ordonna de décapiter le coupable. Mais Sir Francis parvint à s'évader en route vers l'échafaud de la Tour de Londres et à s'enfuir en France.
Cette fiction, projet d'un roman pour enfants, m'est venue à l'idée l'an dernier, alors que je me trouvais à Saint-Malo, une ville bien faite pour inspirer des histoires de pirates et de marins. Un après-midi où je me promenais sur la plage, près de la porte Saint-Thomas, je fus abordé par des écoliers de primaire qui me demandèrent si j'étais marin. Il avait suffi de ma peau hâlée, de mes cheveux longs et de ma barbe blanche, sans oublier ma casquette bretonne, cadeau d'un ami, pour qu'ils me prennent pour un loup de mer. Ils avaient été invités à participer à un festival littéraire local, nommé Étonnants Voyageurs, et leurs instituteurs leur avaient demandé d'aborder un marin pour que celui-ci leur raconte une histoire tirée de ses voyages qui serait publiée dans le journal de l'école. C'est alors que je leur racontai mon projet. Il leur plut, et j'en fus heureux.
Dans mon enfance, j'avais suivi avec passion un radio-feuilleton dont le héros était un loup de mer qui racontait des histoires de ses voyages à travers les Sept Mers. Ce fut là ma première vocation bien définie : je voulus être marin, bourlinguer, faire naufrage, aimer, vivre intensément et, devenu vieux, raconter des aventures exotiques aux plus jeunes en fumant ma pipe. En fait de marin, je n'ai été qu'un modeste loup de bar. Néanmoins, durant cet après-midi passé au milieu d'enfants bretons, j'ai senti que je n'avais pas voyagé en vain.
Traduit de l'espagnol (Cuba) par Jean-François Bonaldi
12:19 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Francsico Coloane
Santiago, 18 janvier 1998.
Je viens de recevoir une lettre de Michel Le Bris, directeur du festival Etonnants Voyageurs, qui m’informe que Saint-Malo s’apprête à célébrer le dixième anniversaire de ces rencontres culturelles et m’invite, pour la circonstance, à écrire quelques lignes.
Avec grand plaisir.
Je parlerai succinctement de ma qualité de cap-hornier, puisque j’en fus un, parmi tant de marins, de navigateurs et de découvreurs qui ont doublé plus souvent qu’à leur tour ce cap si redouté.
Le sud de mon pays, le Chili, est un jardin d’îles flottantes au beau milieu de golfes, de canaux et de passes percés par les doigts millénaires de glaciers aujourd’hui disparus. Loin au sud, il en reste cependant de majestueux, tel le San Rafael, d’où se détachent d’énormes blocs qui dérivent au gré des courants dans l’archipel des Guaitecas. Et plus au sud encore, ce n’est pas un fleuve de glace qui se jette dans la mer, mais la cordillère des Andes dont le versant occidental se déchiquette en fjords et en glaciers.
Voici donc le golfe des Peines qui fait son entrée tumultueuse entre la péninsule de Taitao et le canal Messier. Au cours de son voyage autour du monde, Charles Darwin a débarqué sur le rivage de cette péninsule et raconte son immense émotion à découvrir pour la première fois à la surface de la mer la roche appartenant à la couche la plus profonde de la croûte terrestre. Quelles tempêtes géologiques soulevèrent ce roc à fleur d’eau ? Nous ne le savons pas. Nous savons en revanche, pour l’avoir vu, que ce sont les tempêtes du golfe qui emportent de temps à autre les bateaux au fond de l’abîme, sans laisser de traces. Il n’y a pas si longtemps, le Santa Fé — dix mille tonnes de fer, trente et un hommes d’équipage — a disparu tragiquement. De même que le San Martin, battant pavillon argentin, fut littéralement avalé alors qu’il faisait route vers le nord avec une cargaison de cette noble céréale qu’est le blé destiné au pain des hommes. On ne sait pas si le golfe des Peines les a fait couler à pic ou chavirer — c’est généralement ainsi qu’un bateau pris dans la tempête fait naufrage. Il n’est rien resté de ces deux bâtiments. J’ai maintes fois sillonné ce golfe mais je garde un souvenir extraordinaire d’une traversée à bord du sous-marin Araucano. Tel un immense poisson, le bâtiment glissait à travers des montagnes d’eau. Le roulis était si fort que, dans le carré, des chaises étaient brisées, les tables pieds en l’air. Il y avait des blessés. J’ai grimpé sur la passerelle. C’était une tempête grandiose ; la proue plongeait dans l’eau pour émerger, bouillonnante d’écume, sur la crête de la vague suivante.
Au-delà du golfe des Peines commencent les tranquilles canaux de la Patagonie occidentale qui s’ouvrent au canal Messier, imposante avenue d’eau bordée de hautes murailles. En naviguant un peu plus loin on s’engage dans l’impressionnant Paso del Abismo, si étroit que les sommets semblent se toucher pour ne plus laisser passer le soleil.
Nous voici dans le détroit de Magellan qui, selon les géologues, fut un gigantesque glacier qui libéra le passage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique, et que découvrirait, en 1520, le grand navigateur portugais Fernão de Magalhães. Plus tard, Pedro Sarmiento de Gamboa, un homme de même envergure, voulut coloniser la région en y installant une colonie, au nom du roi Philippe II. C’est aujourd’hui Puerto del Hambre (Port Famine), car tous ses habitants moururent de faim. Rêves, folies…
Et pour finir, ma rencontre avec le cap Horn, en 1930 ; le « vrai » et le « faux » cap Horn, tous deux redoutables tant on s’y sent au bout du monde, à l’extrémité du continent où se dressent ses derniers rochers en une fantasmagorie d’îles iridescentes. La glace, la neige, la tempête y sont constantes ; des manades de phoques, de lions, de léopards et d’éléphants de mer peuplent les glaçons et les roqueries.
Nous avons une dette envers les peuples qui vécurent des milliers d’années dans ces solitudes et que nous n’avons pas protégés. L’histoire des Alakaluf, des Yaghan, des Yamana, qui subsistèrent aux confins les plus inhospitaliers de la planète, est une véritable épopée.
Ils nous ont laissé des mythes, des croyances. La Bible dit que Dieu est la présence de l’infini au plus intime de l’être humain ; les Yamana, eux, croyaient être descendus du ciel jusqu’au cap Horn le long d’une corde en peau d’otarie à fourrure, la plus recherchée et qui ne mesure pas plus de deux mètres.
Dans cette peau si résistante et si lisse ils faisaient donc des cordes jalonnées de nœuds en forme de 8, sur lesquels leurs orteils et leurs doigts prenaient appui pour descendre des hauteurs célestes comme d’un escalier. Et probablement avec l’intuition que le 8 symbolisait l’infini.
Traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry
12:19 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Raphaël Confiant "Etonnants Voyageurs... Etonnantes rencontres"
J'ai longtemps rêvé de rencontrer Per-Jakez Hélias. Son Cheval d'orgueil m'avait embarqué pour d'insolites traversées des dunes et des forêts de la terre bretonne avec, comme en écho, cette langue menacée dans sa chair même tout comme la mienne, le créole. D'avoir d'abord rédigé son chef-d'œuvre en breton m'émouvait, moi qui m'efforçais depuis une décennie d'impulser une littérature en créole. Grâce au café littéraire d'Etonnants Voyageurs, j'ai eu la chance de dialoguer avec Per-Jakez Hélias devant un public chaleureux. Sa modestie me frappa droit au cœur. Et puis d'autres rencontres quasi miraculeuses se succédèrent au fil des années : Jorge Amado, le Brésilien, Derek Walcott, le Saint-Lucien, Prix Nobel de littérature en 1992, Alvaro Mutis, le Colombien avec son éternelle casquette malouine. Là réside toute l'alchimie du festival littéraire de Saint-Malo : on ne se contente pas d'y vendre des livres comme dans les foires; on y rencontre des écrivains et on partage le goût des lettres et du cidre sous les remparts impressionnants de cette ancienne cité de corsaires. Grâce à Etonnants Voyageurs, il m'a été donné, quatre années durant, de faire d'étonnantes rencontres.
12:17 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
James Crumley
« Celui qui a déjà passé son temps à rouler sans but à travers les montagnes de l'Ouest connaît cette illusion de liberté, cette délicieuse liberté du cow-boy, du vagabond à cheval, du bandit armé, tous ces héros dégingandés des écrans de cinéma de notre enfance. Quelque part, tout près d'ici, de grands chevaux attendent d'être domptés, mais jamais soumis, des petits durs de la gâchette attendent d'être vaincus, et peut-être, si on arrive au bon moment, Mona Freeman attend qu'on l'embrasse tendrement, rien qu'une fois, avant qu'on ne disparaisse à cheval dans un coucher de soleil hollywoodien.
Évidemment, on sait bien que ce n'est pas du tout comme ca. La route, c'est surtout des ivrognes et des étrangers, des conversations que vous ne vouliez pas avoir, et se retrouver seul, couché dans un lit inconnu dans un motel miteux, incapable de fermer l'œil, pendant que de l'autre côté du mur en pierres sèches un homme et une femme hurlent leur solitude jusqu'au fond des draps.
Mais quand vous êtes enfermé dans votre voiture, avec uniquement des kilomètres et des kilomètres de montagnes et des kilomètres de route rectiligne devant vous, vous ne pouvez pas vous empêcher de croire que vous êtes redevenu un homme libre et meilleur. Et les ex-épouses, les enfants perdus et les vilaines dettes qui vous attendent à la maison, vous pouvez tous les laisser derrière vous et ce ruban de route qui vous fouette le visage comme un vent d'asphalte.
Du moins, c'est ce que j'ai toujours ressenti. »
Saint-Malo est l’un des plus ravissants endroits du monde, c’est un constant plaisir des yeux, le cadre idéal pour le Festival EtonnantsVoyageurs. Et ce festival est une manifestation stupéfiante — on y voit des foules de gens s’intéressant à toutes sortes de genres littéraires, on y mange bien, on y retrouve des amis du monde entier, on y assiste à des débats et à des films intéressants, on y entend chanter des enfants, on y côtoie les personnes merveilleuses qui prodiguent leur temps et leur énergie pour permettre à cet événement d’exister.
En plus de quoi Saint-Malo est l’une des villes les plus accueillantes que nous ayons visitées, ma femme et moi. Nous avons passé beaucoup de notre temps libre à l’explorer, suffisamment même pour devenir des habitués de notre brasserie favorite et pour rester en contact avec des gens du coin. À vrai dire, nous aimons tant Saint-Malo que nous espérons y passer bientôt un mois d’hiver à visiter les lieux. C’est un peu un second chez nous.
Je suis très honoré d’avoir été invité à revenir. Merci.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Béatrice Vierne
James Crumley
12:16 Publié dans L'album des 10 ans (Arthaud, 1999) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Didier Daeninckx "Saint-Malotru"
La première fois que nous sommes venus au festival, nous avions manqué le train des invités. Un convoi ordinaire nous avait largués à la gare et il avait fallu marcher en rectiligne, jusqu'au port. Je m'étais arrêté devant les murailles de bois coupé destinées aux entrailles des cargos. Des mouettes, des albatros criaient au-dessus de nos têtes. Je m'apprêtais à me remettre en marche vers le palais des festivals, quand l'un des bestiaux trop nourri fienta, décorant l'épaule de ma veste. Le copain qui m'accompagnait eut un sourire.
— Tiens, on dirait qu'ils ont également invité les critiques...
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